Le 2 avril 1998, à Hyde, près de Manchester, un entrepreneur de pompes funèbres prend rendez-vous chez le médecin dont sa maison enterre tant de patientes. Alan Massey n'accuse personne : il est convaincu de son innocence et vient seulement lui dire qu'en ville, on parle du nombre de ses morts. Détendu, le docteur Harold Shipman sort le carnet des souches de ses certificats de décès, lui montre des noms et des causes, et précise que le carnet est à la disposition de « quiconque est concerné ». Le croque-mort repart rassuré. Pour savoir si le médecin tuait, on avait demandé au médecin.
Ce généraliste très bien considéré n'a pas tué dans l'ombre. Pendant vingt-trois ans, il a tué ses propres patients, surtout des femmes âgées en bonne santé, puis il a écrit lui-même de quoi elles étaient mortes. Il suffisait d'une signature : en Angleterre, personne ne vérifiait vraiment ce qu'un médecin écrivait sur la mort d'une vieille dame. Il a trahi leur confiance « d'une manière et à un degré sans équivalent dans l'histoire », a conclu la juge Janet Smith, qui a présidé l'enquête publique.
Quinze femmes, tuées entre 1995 et 1998 : les seules que la justice ait eu à juger
Au moins, sur 888 décès réexaminés par l'enquête publique ; 45 autres restent soupçonnés
Toute sa carrière, hôpital compris, selon le dernier rapport de l'enquête, en 2005 : une estimation, pas une addition, qui pourrait monter à 284
▸En bref : Harold Shipman
Né en 1946 à Nottingham, Harold Shipman devient médecin généraliste à Todmorden en 1974, puis à Hyde, près de Manchester, à partir de 1977. De 1975 à 1998, il tue ses patients, surtout des femmes âgées, par injection de diamorphine ; l'enquête publique estime qu'il avait commencé dès ses années d'hôpital. Le faux testament de Kathleen Grundy le perd en 1998, et il est condamné pour 15 meurtres en 2000. Il se donne la mort en prison en 2004.
Un casier que personne n'a ouvert
Harold Shipman est le fils d'un chauffeur routier de Nottingham. À dix-sept ans, il voit un médecin soulager à domicile, à la morphine, sa mère qui meurt d'un cancer du poumon ; elle s'éteint en juin 1963. Diplômé de médecine à Leeds en 1970, il passe par l'hôpital de Pontefract, puis devient généraliste à Todmorden, dans le Yorkshire, en 1974.
En 1976, il est pris : il se fait délivrer de la péthidine, un opioïde, avec des ordonnances truquées, et se l'injecte. Les magistrats lui infligent 600 livres d'amende, il passe par un service psychiatrique près de York, et le Conseil général de médecine (GMC), l'ordre des médecins britannique, ne le radie pas : un avertissement suffit. Sa condamnation pour faux et drogue reste inscrite au fichier national de la police ; un jour, il suffira de la lire.
En 1977, il entre au cabinet Donneybrook, à Hyde. En août 1992, il s'installe seul au 21 Market Street, avec plus de trois mille patients. Au numéro 20, juste en face, s'installent des confrères du cabinet Brooke : ce sont eux qui signeront ses formulaires de crémation, et lui les leurs.
La visite de l'après-midi
L'arme était un médicament de fin de vie. La diamorphine, nom médical de l'héroïne, calme au Royaume-Uni les douleurs des cancers ; à forte dose, elle éteint la conscience, puis la respiration. Shipman tuait surtout pendant ses visites à domicile, et un nombre anormal de morts tombe à la même heure de la journée, celle de ses tournées de l'après-midi. Il a tué aussi, parfois, à son cabinet même.
Renate Overton montre ce que fait le produit. Un soir de février 1994, il vient soigner chez elle cette femme de quarante-sept ans pour une crise d'asthme ; elle s'effondre devant lui, cœur et respiration arrêtés, pendant que sa fille est dans la maison. Les secours relancent son cœur, mais elle ne se réveille jamais : elle vit quatorze mois dans un état végétatif et meurt en avril 1995. Shipman avait noté lui-même dans son dossier qu'il lui avait donné de la diamorphine.
D'ordinaire, on retrouvait ses patientes chez elles, seules, tout habillées, sans qu'elles aient paru malades, et c'est souvent lui qui les « trouvait ». Aux proches, il disait connaître la cause, jugeait inutile d'alerter le coroner, l'officier à qui l'on signale les morts douteuses, et rappelait que l'autopsie qu'il pourrait ordonner retarderait les obsèques. Quand quelqu'un s'étonnait d'une mort si soudaine, il répondait, selon l'enquête, qu'elle pouvait être inattendue pour eux, mais pas pour lui. Il disait vrai.
Restait à préparer le dossier. Shipman falsifiait les fiches médicales pour que ses patientes y paraissent en mauvaise santé, et que leur mort semble l'aboutissement d'un déclin.
Ce que personne ne relisait
Le certificat de décès, Shipman le remplissait avec soin, et l'état civil n'avait aucune raison de le refuser. Depuis 1985, « vieillesse » y suffit comme seule cause de la mort, passé soixante-dix ans. Au bureau du coroner, avant 1998, la seule question posée, selon une employée, était l'âge : à partir de soixante-quinze ans, la vieillesse passait. Une vieille dame en pleine forme avait donc le droit de mourir de vieillesse, pourvu qu'elle en ait l'âge.
De tous ces meurtres, le coroner n'en a connu que deux. Pour une crémation, la loi exigeait bien un second médecin, chargé de confirmer la cause : le formulaire C. Il était rémunéré, et la profession le surnommait ash cash, l'argent des cendres. Dans la plupart des cas, ce second médecin n'interrogeait que Shipman. « Ils lui faisaient confiance comme à un confrère respecté. Il leur mentait ; ils le croyaient », écrit la juge.
Entre 1987 et 1998, Susan Booth, une généraliste du quartier, signe quarante et un formulaires C pour des patients de Shipman. Elle a dû voir qu'il en mourait beaucoup ; ses associés et elle, pense la juge, l'expliquaient par ses nombreux patients âgés. On sait aujourd'hui que vingt-neuf des quarante et un avaient été tués par lui.
Susan Booth a répondu de ces signatures devant le Conseil général de médecine, avec cinq confrères de Hyde. Deux d'entre eux sont blanchis en décembre 2004, et les quatre autres, dont elle, en juillet 2005. À eux quatre, ils avaient signé 214 formulaires C pour des patients de Shipman entre 1979 et 1997 ; 124 de ces patients avaient été tués. On ne pouvait pas raisonnablement attendre d'eux, juge le conseil, qu'ils devinent une conduite « aussi extraordinaire » que la sienne ; et l'usage, en Angleterre comme à Hyde, était de ne pas poser de questions avant de contresigner. L'usage était de ne rien demander ; le conseil n'a donc rien trouvé à reprocher.
L'ordre sanctionne en revanche, en 2005, les deux médecins qui dirigeaient la réanimation de l'hôpital de Tameside en 1994. Ils y avaient reçu une patiente de Shipman, restée en état végétatif jusqu'à sa mort quatorze mois plus tard, sans avertir les autorités compétentes. Geraint Brown, dont le témoignage à l'enquête publique est jugé malhonnête, est suspendu un an ; Murtaza Husaini, qui l'a induite en erreur, reçoit un blâme.
Le prix du second avis avant une crémation ; le médecin du crématorium qui l'autorisait touchait 5,50 £
Ceux qui comptaient les corps
L'alarme vient des gens dont le métier est de s'occuper des morts. Au début de 1998, Deborah Bambroffe, fille d'Alan Massey et associée de la maison de pompes funèbres familiale, confie son malaise aux médecins d'en face : trop de femmes âgées, mortes chez elles, apparemment seules, tout habillées. Le 24 mars, l'une d'eux, Linda Reynolds, saisit le coroner. Elle a fait le calcul : en trois mois, Shipman a signé seize formulaires de crémation, quand son cabinet à elle, avec une patientèle trois fois plus grande, comptait quatorze morts.
Ce calcul, un compteur aurait-il pu le faire ? L'enquête publique commande à une équipe de l'Imperial College de Londres un essai de surveillance des décès sur 1 009 généralistes de cinq autorités de santé. Les courbes signalent douze médecins dont les patients meurent à un rythme « inacceptablement » élevé ; Shipman est l'un d'eux. Chez les autres médecins dont on connaît l'examen, la surmortalité s'expliquait par une maison de retraite dans la patientèle. Le compteur trouve Shipman, et onze confrères avec lui.
Des simulations faites ensuite sur des cabinets écossais confirment le défaut : beaucoup de fausses alarmes, et des médecins qui changent trop souvent de cabinet pour être suivis. La surveillance des décès, concluent leurs auteurs, ne peut être qu'un filet de dernier recours ; c'est la réforme des contrôles qui doit arrêter un médecin qui tue.
La police du Grand Manchester confie une enquête discrète à un inspecteur, David Smith. Il ne consulte pas le fichier national ; la juge pense qu'il trouvait inutile de chercher un casier à un homme comme Shipman. Le policier dira plus tard qu'il n'est pas rare de trouver des médecins qui ont volé des stupéfiants. Deux patientes tuées attendaient alors chez les pompes funèbres et pouvaient être autopsiées : il n'en fait rien, et Lily Higgins et Ada Warburton sont incinérées les 25 et 30 mars.
Un médecin de l'autorité de santé, qui connaissait et respectait Shipman, relit quatorze dossiers et rassure le policier. L'enquête est close le 17 avril 1998, sans rapport écrit ; plus tard, la hiérarchie la jugera « appropriée à l'époque ». Alerté par la visite d'Alan Massey, le 2 avril, en pleine enquête, Shipman cesse de tuer quelque temps, puis reprend : Winifred Mellor le 11 mai, Joan Melia le 12 juin, Kathleen Grundy le 24 juin. Si la police et le coroner avaient agi avec une diligence raisonnable, ces trois femmes auraient probablement eu la vie sauve, conclut l'enquête.
Le testament de trop
Kathleen Grundy avait quatre-vingt-un ans, avait été mairesse de Hyde, et ceux qui la connaissaient la savaient en pleine forme. On la retrouve morte chez elle le 24 juin 1998 ; Shipman est le dernier à l'avoir vue vivante. Faute de maladie plausible, il veut inscrire « vieillesse ». Il appelle le bureau du coroner, l'appel dure deux minutes et onze secondes, et la vieillesse est acceptée.
Puis vient ce que la juge appellera un « faux grossier », qui « rendait la découverte inévitable », au point qu'elle se demande s'il ne voulait pas attirer l'attention sur ses crimes. Un testament tapé à la machine déshérite la fille et les petits-enfants de Kathleen Grundy et lègue 386 000 livres à son médecin. Or sa fille, Angela Woodruff, est avocate : un testament, elle sait le lire. En juillet, la police ouvre une enquête. Plus de deux cents meurtres sans être pris, et l'homme tombe pour un héritage.
Kathleen Grundy a été inhumée, pas incinérée. Exhumée le 1er août 1998, elle livre à l'autopsie la vraie cause de sa mort : une overdose de morphine ou de diamorphine. Shipman soutient que sa patiente se droguait et le prouve par son dossier informatique ; l'examen de l'ordinateur montre que ces lignes ont été écrites après sa mort. Il est arrêté le 7 septembre : on lui trouve une machine à écrire Brother, du modèle qui a servi au faux, et, dans son garage, plus de 10 000 livres de bijoux.
Quinze noms, puis deux cent quinze
Le procès s'ouvre à Preston le 5 octobre 1999. Le 31 janvier 2000, le jury le déclare coupable de quinze meurtres et du faux testament ; le juge Forbes prononce quinze peines de perpétuité et recommande qu'il ne sorte jamais. Shipman a toujours clamé son innocence.
L'enquête publique rouvre ensuite huit cent quatre-vingt-huit morts. Elle en attribue au moins deux cent quinze à Shipman : 171 femmes et 44 hommes, de quarante et un à quatre-vingt-treize ans. Ce sont surtout des femmes âgées en bonne santé, de celles dont la mort ne surprend personne. « Le vrai nombre est bien plus élevé et ne peut pas être compté », prévient la juge dès 2002.
Son dernier rapport remonte jusqu'à l'hôpital de Pontefract. Shipman y aurait tué pour la première fois six mois après son arrivée, à vingt-cinq ans, et y aurait fait dix à quinze victimes probables, dont une fillette de quatre ans. Sur toute sa carrière, le total serait d'environ deux cent cinquante morts, peut-être deux cent quatre-vingt-quatre : une estimation de la juge, pas la somme des chiffres qui précèdent.
Shipman se donne la mort dans sa cellule de la prison de Wakefield le 13 janvier 2004, la veille de ses cinquante-huit ans, sans avoir rien avoué. Des familles de victimes se disent flouées : il n'y aura ni aveu ni réponse. Sa veuve, Primrose, touche la pension complète du service de santé : elle n'y avait droit que parce qu'il est mort avant soixante ans.
Vingt et un ans pour un vrai second regard
Le Conseil général de médecine radie Harold Shipman le 11 février 2000, onze jours après le verdict. Son avertissement de 1976 aura couvert toute sa carrière de tueur. En 2005, le ministre de la Santé, John Reid, ordonne une revue de l'ordre : « Nous voulons en finir avec l'idée que le GMC est un organe qui représente les médecins. »
Sur la mort elle-même, la juge avait tranché dès 2003 : la procédure de crémation, telle qu'on la pratiquait presque partout, n'avait « que très peu de valeur ». Elle réclamait un nouveau système de certification pour tous les décès, suivis d'une inhumation ou d'une crémation. En Angleterre, il entre en vigueur le 9 septembre 2024 : un médecin examinateur, indépendant, examine désormais les décès dont le coroner n'est pas saisi.
Shipman avait tué pendant vingt-trois ans ; il a fallu vingt et un ans, du rapport de 2003 à la loi de 2024, pour qu'un regard indépendant se pose, par la loi, sur les morts qu'un médecin signe. Ses patientes n'étaient pas mortes de vieillesse, mais d'un médecin que personne ne relisait.
UN MÉDECIN A SIGNÉ LA MORT DE SES PATIENTES SOUS UN SEUL CONTRÔLE : LE SIEN



