Cette nuit-là, Mary Ann Nichols n'a pas de quoi payer son lit. Le gardien du garni la met dehors, et elle s'en va en montrant un chapeau neuf : « J'aurai bientôt l'argent de mon lit ; regardez le joli chapeau que j'ai maintenant. » Vers deux heures et demie, une amie la croise ivre sur Whitechapel Road et la presse de revenir dormir avec elle. Elle refuse. Un peu plus d'une heure plus tard, au matin du 31 août 1888, un charretier trouve son corps dans Buck's Row, la gorge tranchée.
Tout est là : des femmes pauvres tuées dans un quartier où un lit coûtait quatre pence, puis effacées par la légende de celui qui les a tuées. En dix semaines, à Whitechapel, cinq femmes sont égorgées : Mary Ann Nichols, Annie Chapman, Elizabeth Stride, Catherine Eddowes et Mary Jane Kelly. L'assassin n'a jamais été identifié. Son surnom, sorti très probablement de la plume d'un journaliste, a fait le tour du monde ; le haut-de-forme et le brouillard sont venus ensuite.
À l'échelle des tueurs en série, c'est peu. Aucune affaire, pourtant, n'a nourri autant de livres, de films et de visites guidées. L'inconnu y a gagné un mythe ; elles y ont perdu leur vie une seconde fois, réduites à cinq noms sur une liste et à un mot, « prostituées ».
Un médecin de famille anglais, Harold Shipman, a tué au moins 215 de ses patients, en majorité des femmes, sans devenir une légende
Le tarif le plus bas d'une nuit dans l'un des 233 garnis de Whitechapel, où dormaient chaque nuit quelque 8 500 personnes
Whitechapel, 1888 :l'Empire à quatre pence la nuit

John Tenniel, The Nemesis of Neglect (Punch, 29 septembre 1888) : le spectre de l'assassin émergeant de la misère crasse de Whitechapel
Aux portes de la City, Whitechapel entasse près de quatre-vingt mille habitants dans un dédale de ruelles non éclairées, de passages étroits et de cours sans égouts, coincés entre les docks, les abattoirs et les tanneries : un tueur peut y frapper dans le noir et regagner la foule d'une artère en quelques secondes. Les débardeurs et les journaliers y côtoient les immigrés juifs qui fuient les pogroms de l'Empire russe. Qui n'a pas de logement loue un lit à la nuit dans un garni ; qui n'a pas quatre pence dort dehors.
En octobre 1888, la police métropolitaine estime que le quartier compte 1 200 prostituées et 62 maisons closes. Le mot a collé aux cinq victimes. Ce qu'elles partageaient est plus simple : la quarantaine pour quatre d'entre elles, un mariage défait ou un veuvage, l'alcool, et des nuits passées à chercher de quoi payer un lit.
En 2019, l'historienne Hallie Rubenhold a montré que pour trois des cinq, rien ne prouve qu'elles se prostituaient : Mary Jane Kelly en vivait, et Elizabeth Stride l'avait fait autrefois, sans qu'on sache si elle y était revenue. Sa thèse est discutée, mais elle a rendu aux cinq une vie d'avant : Annie Chapman avait épousé le cocher d'un gentleman et vécu sur un domaine près de Windsor, Catherine Eddowes courait le pays en écrivant et en vendant des complaintes, Elizabeth Stride avait tenu des cafés à Poplar avec son mari. Et elle déplace la question : trois d'entre elles dormaient souvent à la rue, faute d'argent pour un garni.
Cinq vies, dix semaines

Whitechapel sur le plan de l'Ordnance Survey de 1894 : les six points rouges marquent six meurtres de femmes à Whitechapel, dont trois seulement des cinq victimes dites canoniques (Buck's Row et Hanbury Street sont hors cadre), et le triangle l'emplacement du graffiti de Goulston Street
Ordnance Survey, domaine public (repères ajoutés)
Mary Ann Nichols était mère de cinq enfants. Son mari, séparé d'elle depuis plus de huit ans, dit au coroner qu'elle buvait et qu'il avait renoncé à la reprendre ; elle avait 43 ans. Elle avait connu l'hospice de Lambeth, puis une place de domestique à Wandsworth, quittée en emportant des vêtements volés. Son assassin l'a égorgée et lui a tailladé l'abdomen.
Annie Chapman avait 47 ans. Veuve d'un cocher, elle faisait du crochet et vendait des fleurs, selon une amie. Le chirurgien qui l'examine la trouve atteinte d'une maladie avancée des poumons et des méninges, et relève « des signes de grande privation » : elle était mal nourrie. Peu avant deux heures, le 8 septembre, elle quitte son garni de Dorset Street faute d'argent : « Je n'ai pas d'argent pour l'instant, mais ne louez pas le lit ; je reviens bientôt. » Au petit matin, on la retrouve dans la cour du 29 Hanbury Street ; le tueur a emporté l'utérus.
Elizabeth Stride, 44 ans, était née près de Göteborg et vivait à Londres depuis plus de vingt ans. Elle disait faire des ménages « chez les Juifs » du quartier et racontait avoir perdu son mari dans le naufrage du Princess Alice, sur la Tamise. Le 30 septembre, vers une heure du matin, le gérant d'un club ouvrier entre dans Dutfield's Yard avec sa charrette, et son cheval fait un écart devant elle. Elle a la gorge tranchée et serre encore dans la main gauche un sachet de pastilles pour l'haleine. L'assassin, probablement dérangé, ne l'a pas mutilée.
Catherine Eddowes, 46 ans, rentrait des houblonnières du Kent avec son compagnon, John Kelly, qui avait mis ses bottes au clou pour acheter du thé et du sucre. La veille au soir, un agent l'avait ramassée ivre sur un trottoir d'Aldgate. Relâchée vers une heure du matin sous un faux nom, elle avait lancé au geôlier : « Je vais prendre une sacrée raclée en rentrant. » À 1 h 44, un agent la découvre à Mitre Square, dans la juridiction de la City, le visage tailladé, le rein gauche emporté. Sa fille ne l'avait pas vue depuis plus de deux ans.
Deux femmes tuées en moins d'une heure, à environ un kilomètre l'une de l'autre ; le nom vient de la carte postale « Saucy Jacky », reçue le lendemain
Mary Jane Kelly avait environ 25 ans. Elle disait être née à Limerick, avoir grandi au pays de Galles et y avoir épousé à seize ans un mineur, tué un an ou deux plus tard dans une explosion. Elle était la seule à louer une chambre, au 13 Miller's Court, et devait 29 shillings de loyer. Peu avant minuit, une voisine lui souhaite bonne nuit ; Mary Jane répond qu'elle va chanter, et chante encore un quart d'heure après. Le 9 novembre, entre dix heures et demie et onze heures moins le quart, l'homme envoyé réclamer le loyer regarde par un carreau brisé et voit d'abord, sur la table, deux morceaux de chair. Derrière une porte close, le tueur avait eu tout son temps : c'est le corps le plus mutilé de la série.
Après Miller's Court, la série s'arrête. Le dossier de police réunit pourtant onze femmes tuées dans le quartier ou alentour entre avril 1888 et février 1891, sans que l'on sache lesquelles relèvent du même homme. Avant les cinq, Emma Smith, agressée dans la nuit du 3 avril 1888, avait dit avoir été attaquée par deux ou trois hommes ; Martha Tabram, le 7 août, avait reçu trente-neuf coups de couteau.
Après elles, Rose Mylett, trouvée le 20 décembre 1888, que quatre médecins jugent assassinée et le chef de la police criminelle, Robert Anderson, pendue par accident ; Alice McKenzie, le 17 juillet 1889, tuée d'une lame plus courte, dont le coroner dit que « si ce n'est pas le même homme, c'est clairement une imitation » ; une femme dont on n'a retrouvé que le torse, à Pinchin Street, le 10 septembre 1889, jamais identifiée ; Frances Coles, le 13 février 1891, dont le suspect, James Sadler, est relâché faute de preuves. Chacune porte la raison pour laquelle on ne sait pas compter : un gang, une imitation, un corps sans nom.
« Yours truly, Jack the Ripper » :un nom sorti d'une rédaction

La lettre « Dear Boss », reçue par la Central News Agency le 27 septembre 1888
The National Archives (Kew), domaine public
Le 27 septembre 1888, entre le deuxième et le troisième meurtre, la Central News Agency de Londres reçoit une lettre à l'encre rouge. Elle s'ouvre sur « Dear Boss » et se ferme sur une signature qui va faire le tour de la terre :
Le 1er octobre, une carte postale de la même graphie, signée « Saucy Jacky », revendique le « double event » de la veille. Plusieurs policiers de l'enquête ont tenu la lettre pour un faux, écrit par un journaliste pour vendre du papier. En 2018, une analyse linguistique d'Andrea Nini a conclu que les deux textes qui ont créé le personnage de Jack l'Éventreur étaient très probablement du même auteur ; elle ne dit pas qui.
Le 16 octobre, George Lusk, président du comité de vigilance du quartier, reçoit par la poste une boîte contenant un demi-rein humain conservé dans l'alcool, avec une lettre qui commence par « From hell » : son auteur prétend avoir fait frire et mangé l'autre moitié. Le lien avec Catherine Eddowes n'a jamais été établi. Les journaux publient la lettre et la carte postale. Le meurtrier sans visage a désormais une voix et une signature, que d'autres lui ont peut-être prêtées.
Conservées dans les dossiers de la police métropolitaine aux Archives nationales britanniques ; une seule, « Dear Boss », a donné son nom au tueur
Une police sans empreintes, un quartier qui cherche un coupable

Patrouille de nuit du Whitechapel Vigilance Committee à la recherche d'un suspect (The Illustrated London News, octobre 1888)
Le coroner Wynne Baxter, chargé des enquêtes sur Mary Ann Nichols, Annie Chapman et Elizabeth Stride, prête à la mort d'Annie un mobile savant : un Américain aurait offert vingt livres pièce au sous-conservateur d'un musée de pathologie pour des spécimens de l'organe emporté. Sur la victime, il n'a qu'une phrase : « Elle avait manifestement mené une vie immorale depuis un certain temps. » Le magistrat qui imagine un commanditaire érudit résume en une ligne de morale la vie d'une malade mal nourrie.
Pendant ce temps, les commerçants forment autour de George Lusk un comité de vigilance qui patrouille la nuit. La nuit du double meurtre, à Goulston Street, un agent trouve un morceau du tablier de Catherine Eddowes sous une inscription à la craie : « The Juwes are The men That Will not be Blamed for nothing » (« Les Juifs sont les hommes qui ne seront pas blâmés pour rien »). C'est la lecture de l'agent Alfred Long ; le détective Daniel Halse, de la City, a lu « The Juwes are not the men who will be blamed for nothing », et les autres relevés d'époque divergent encore : selon la place du not, la phrase accuse ou disculpe.
Craignant des émeutes antisémites, le chef de la police métropolitaine, Sir Charles Warren, la fait effacer à 5 h 30, sans attendre le photographe. Devant le coroner, Halse déclare sous serment que « la crainte de la police métropolitaine que l'inscription ne provoque une émeute fut l'unique raison pour laquelle on l'effaça ». Le corps gisait dans la City, l'inscription était en territoire métropolitain : la seule écriture peut-être tracée par l'assassin a été détruite par la police qui ne détenait pas le corps.
Les médecins ne s'accordent pas davantage. Pour le Dr Frederick Gordon Brown, qui examine Catherine Eddowes, l'assassin « devait avoir une bonne connaissance de la position des organes abdominaux et de la façon de les retirer ». Le 10 novembre 1888, le Dr Thomas Bond conclut l'inverse dans son rapport : « dans chaque cas, la mutilation a été infligée par une personne qui n'avait aucune connaissance scientifique ni anatomique », et il décrit un homme « d'apparence tranquille et inoffensive, probablement d'âge mûr ». Trois autorités lisent les mêmes plaies et rendent des conclusions incompatibles : aucun profil n'a jamais pu tenir.
Rien, alors, ne permet de faire parler une scène de crime. Les deux polices, celle de la métropole et celle de la City, enquêtent chacune de son côté ; Scotland Yard ne créera son bureau des empreintes digitales qu'en juillet 1901, sous l'impulsion d'Edward Henry, et c'est la même année seulement que le biologiste allemand Paul Uhlenhuth inventera le test permettant de distinguer le sang humain du sang animal dans un quartier plein d'abattoirs.
En 1888, on ne sait même pas distinguer le sang humain du sang d'un bœuf d'abattoir
Plus de cent suspects, et un mémo qui fixe le compte

Une page manuscrite du mémorandum Macnaghten (1894) : les trois suspects numérotés, « Mr M. J. Druitt », « Kosminski, a Polish Jew » et « Michael Ostrog »
Metropolitan Police, domaine public
En 1894, dans un mémorandum confidentiel, Melville Macnaghten, chef adjoint de la police judiciaire, écrit que l'assassin de Whitechapel a eu « 5 victimes, et 5 victimes seulement ». Le canon vient de là. Il nomme trois suspects : Montague John Druitt, avocat de 31 ans repêché dans la Tamise fin décembre 1888, que sa famille croyait coupable ; Aaron Kosminski, coiffeur juif polonais de Whitechapel, interné en 1891 ; Michael Ostrog, escroc russe dont l'historien Philip Sugden a montré qu'il était détenu en France en 1888, pendant la série de meurtres.
Depuis, les ripperologues ont avancé plus d'une centaine de noms, jusqu'au médecin de la reine Victoria, à son petit-fils et au peintre Walter Sickert. En 2019, Jari Louhelainen et David Miller ont cru clore l'affaire dans le Journal of Forensic Sciences à partir de l'ADN mitochondrial d'un châle attribué à Catherine Eddowes et rapproché de descendants d'Eddowes et de Kosminski. Mais rien ne prouve que ce châle vient de Mitre Square, et l'ADN mitochondrial est partagé par toute une lignée maternelle. La science de 2019 a produit ce que produisait la presse de 1888 : un nom de plus, pas une preuve.
Aucun n'a jamais été inculpé pour ces cinq meurtres
Ce qu'elles ont laissé

La carte de la pauvreté de Londres dressée par Charles Booth en 1889 (feuille nord-est) : chaque rue est colorée selon la condition de ses habitants, du noir pour les plus misérables au jaune pour les plus riches ; Whitechapel concentre les bleus et les noirs
Wellcome Collection, CC BY 4.0
Le 24 septembre 1888, avant même le double meurtre, George Bernard Shaw ironise dans The Star : pendant que les sociaux-démocrates perdaient leur temps à éduquer, un « génie indépendant », en éventrant quatre femmes, a converti la presse à « une sorte de communisme inepte ». Les meurtres ont mis l'East End sous les yeux de Londres. En 1890, le Parlement vote le Housing of the Working Classes Act, les pires taudis tombent, et l'Old Nichol cède la place en 1900 au Boundary Estate, l'un des premiers ensembles de logements sociaux de la capitale.
La légende a pourtant pris la place des femmes. En 2015, un musée de l'East End annoncé pour raconter l'histoire des femmes ouvre consacré à Jack l'Éventreur ; son architecte dénonce des « foutaises racoleuses et misogynes ». En 2019, lorsque le livre de Hallie Rubenhold sur les cinq vies reçoit le prix Baillie Gifford, l'historienne est prise à partie par des ripperologues.
Elles sont mortes égorgées au bout de vies que personne n'avait regardées, et c'est le surnom de leur assassin que le monde a retenu.
Cent trente-huit ans plus tard, l'homme n'a toujours pas de visage ; elles ont encore des noms : Mary Ann, Annie, Elizabeth, Catherine et Mary Jane


