Les Empoisonneuses : l'arsenic, arme secrète des femmes de l'Histoire
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†Serial Killers & Criminels
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LesEmpoisonneusesl'arsenic, arme secrète des femmes de l'Histoire

Le divorce leur était fermé, l'arsenic coûtait deux pence.De Rome à un village hongrois, ce que les archives disent vraiment des empoisonneuses, de leurs victimes et de ceux qui les ont laissées faire.

La légende tient en une image : une épouse sans droits, un mari qui cogne, et quelques gouttes d'un liquide incolore dans la soupe. Elle a son héroïne, Giulia Tofana, et son chiffre, six cents maris. Elle fait d'excellentes vidéos et de très mauvaises archives.

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Le dossier dit autre chose, et il accuse plus de monde. De Rome à un village de la plaine hongroise, l'arsenic a bien été l'arme des femmes qui tuaient : il ne demandait ni force ni sang, seulement une cuisine. Mais il a prospéré dans les trous d'une société : une loi qui ne laissait aux épouses aucune sortie, un poison vendu chez l'épicier, des médecins qui prenaient le crime pour une maladie du ventre, des assureurs qui payaient les obsèques. Et les morts ne sont pas seulement des maris violents : ce sont des parents devenus un fardeau, des amants, des fiancés, et beaucoup d'enfants.

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Voici les pièces, affaire par affaire, et ce qu'il en reste.

01

Deux pence contre mille livres

En Angleterre, le juriste William Blackstone résume le sort de la femme mariée : « par le mariage, le mari et la femme sont une seule personne en droit », et l'existence légale de la femme est « suspendue ». Ce qu'elle signe pendant le mariage est nul, ou peut l'être ; elle ne peut demander justice qu'avec l'accord de son mari, et au nom de celui-ci.

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Pour défaire un mariage, il faut un acte privé du Parlement : mille livres au bas mot, si personne ne s'y oppose. Entre 1670 et 1857, le Parlement accorde ainsi plus de trois cents divorces. Quatre seulement à des épouses.

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L'arsenic, lui, ne demandait aucune signature. Avant 1851, une femme en achetait de quoi tuer pour deux pence. On s'en servait contre la vermine, on le retrouvait dans le papier peint, les bonbons et la peinture des jouets. Avalé, il donne ce que l'OMS décrit encore aujourd'hui : vomissements, douleurs abdominales, diarrhée. C'est-à-dire le choléra et les gastro-entérites de l'époque, à s'y méprendre. Le médecin voyait un malade du ventre de plus, signait « fièvre gastrique », et il n'avait pas tout à fait tort.

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02

Rome, 1659 :six cents maris introuvables

La légende sicilienne commence par une exécution bien réelle : Thofania d'Adamo, empoisonneuse de Palerme, est exécutée en 1633. Giulia, qu'on dit sa fille et qui aurait donné son nom à l'« Aqua Tofana », le poison de la légende, meurt en 1651 dans son sommeil, sans que personne la soupçonne de rien. Son nom même et sa parenté avec Thofania, l'historien Craig Monson les tient pour une invention d'un historien des années 1880.

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Le vrai procès commence à Rome le 31 janvier 1659, quand une marchande de poison, Giovanna De Grandis, est prise en flagrant délit. Elle donne des noms, ceux de ses associées et de ses clientes ; plus de quarante personnes finissent dans l'enquête. Le 5 juillet, cinq femmes sont pendues sur le Campo de' Fiori, dont Gironima Spana. C'étaient des femmes pauvres. Les clientes, elles, s'en tirent par l'immunité, l'exil ou la résidence surveillée, et les nobles sont graciées : la justice pontificale a pendu les fabricantes et ménagé les acheteuses, ce qui reste la façon la plus romaine de traiter le commerce de détail.

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Et les six cents maris ? Selon Craig Monson, les pendues de 1659 n'appelaient pas leur poison « Aqua Tofana » et n'avaient pas tué leurs maris ; deux d'entre elles étaient même heureuses en ménage. Le chiffre et le réseau de vengeresses sont venus après, quand « des siècles de récits », écrit la bibliothèque Folger, ont réécrit l'histoire.

MARIS DE LA LÉGENDE
600

Aucune archive ne les compte : le chiffre vient des récits, pas du procès

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03

Paris :la poudre de succession

Les Français ont donné à l'arsenic un nom qui avoue le mobile : la « poudre de succession ». On la versait pour hériter plus tôt.

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La marquise de Brinvilliers l'a versée dans sa propre famille. Dans les lettres retrouvées chez son amant, elle affirme avoir empoisonné son père, Dreux d'Aubray, lieutenant civil du Châtelet de Paris, en 1666, puis ses deux frères en 1670, l'un lieutenant civil à son tour, l'autre conseiller au Parlement. Le mobile est celui que dit le nom de la poudre : s'approprier le patrimoine. Son mari, lui, n'échappe au même sort qu'à force de précautions.

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L'affaire commence par un coffret. En 1672, à la mort de Godin de Sainte-Croix, on y trouve les lettres de sa maîtresse, la marquise de Brinvilliers. Arrêtée dans un couvent de Liège en 1676, elle est décapitée en place de Grève la même année. Le lieutenant de police La Reynie remonte ensuite jusqu'à une devineresse, Catherine Deshayes, dite la Voisin, qui vendait des poudres et des avortements. Elle est brûlée vive en place de Grève le 22 février 1680.

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Pour juger ces affaires, Louis XIV crée en 1679 un tribunal d'exception, la Chambre ardente. En trois ans, elle voit défiler des centaines d'accusés. Le roi la dissout en 1682 ; la même année, un acte royal réglemente la vente de l'arsenic.

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L'enquête déborde vite le poison : il y est question, résume le ministère de la Justice, « d'avortements, de magie, de maléfices, de sortilèges et autres messes noires ». Après l'exécution de la Voisin, sa fille met directement en cause Madame de Montespan, favorite de Louis XIV et mère de sept de ses enfants. Aucune preuve ne s'ajoute aux aveux, et beaucoup d'accusations, juge l'Encyclopædia Universalis, ont sans doute été grossies par des inculpés soumis à la question. Le roi demande malgré tout à la Chambre de ne plus toucher aux affaires où ce nom apparaît. Elle a auditionné 442 accusés et ordonné 367 arrestations ; quand le roi suspend ses travaux en 1682, les derniers accusés partent dans les prisons royales par lettres de cachet, sans procès.

CONDAMNATIONS À MORT
36

Prononcées par la Chambre ardente entre 1679 et 1682, sur 442 accusés

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04

Le miroir noir de Woolwich

En 1832, la police anglaise arrête John Bodle : il aurait versé du poison dans le café de son grand-père. James Marsh, chimiste à l'arsenal royal de Woolwich, le retrouve sous la forme d'un précipité jaune. Le jour du procès, le précipité s'est décomposé ; faute de preuve, Bodle est acquitté. Il avoue plus tard. La justice anglaise ne juge pas deux fois le même homme ; Marsh décida que la preuve, elle, ne pourrirait plus avant l'audience.

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Son test, publié en 1836, transforme l'arsenic du corps en un gaz qui vient se déposer sur une coupelle froide en une tache d'un noir argenté. Une tache qu'on peut montrer au jury, des mois après l'enterrement. Le poison qui imitait le choléra laissait enfin une signature.

SEUIL DU TEST DE MARSH
0,02
MG

La quantité d'arsenic que l'appareil sait révéler dans un corps

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Quatre ans plus tard, la France a son grand procès de l'arsenic. Charles Lafarge meurt au Glandier le 14 janvier 1840. Les chimistes de Tulle et de Limoges n'ont trouvé aucune trace d'arsenic ; Mathieu Orfila, doyen de la faculté de médecine de Paris, refait l'analyse et en trouve. Sa veuve, Marie Lafarge, est condamnée le 19 septembre aux travaux forcés à perpétuité. On discute encore la rigueur des manipulations d'Orfila. Plus personne ne discute le principe : un mort pouvait désormais témoigner.

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05

Angleterre :l'épicier, l'assureur et la corde

Jamais l'Angleterre n'a pendu une telle part de femmes. Entre 1843 et 1852, plus d'une exécution sur cinq en Angleterre et au pays de Galles est celle d'une femme, et la plupart avaient employé l'arsenic.

FEMMES PENDUES POUR ARSENIC
17
SUR 22

En Angleterre et au pays de Galles, de 1843 à 1852, sur 97 exécutions

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L'Arsenic Act de 1851 répond par la paperasse. Le vendeur tient un registre signé, exige un témoin si l'acheteur lui est inconnu, ne sert que des adultes ; la poudre doit être teinte à la suie ou à l'indigo, pour qu'on ne la prenne plus pour une autre poudre blanche. Les empoisonneuses, elles, ne s'étaient jamais trompées de sachet. Les lords approuvent le texte la veille de la pendaison de Sarah Chesham, à Chelmsford, le 25 mars 1851, pour avoir tenté d'empoisonner son mari : le royaume traitait la question par les deux bouts, le registre et la corde.

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Mary Ann Cotton n'a rien d'une épouse prisonnière. Née en 1832 à Low Moorsley, dans le comté de Durham, elle épouse quatre hommes et en enterre trois. Après la mort du premier, William Mowbray, elle touche trente-cinq livres d'assurance-vie. Le troisième, James Robinson, refuse de s'assurer et la chasse quand il découvre des retraits sur son compte : c'est lui qui survit. Autour d'elle meurent aussi sa mère, un fiancé et onze de ses treize enfants. On lui prête de quatorze à vingt et un meurtres, selon les sources.

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En juillet 1872, un officier de paroisse, Thomas Riley, lui demande de soigner une malade de la variole. Elle lui répond en parlant de son beau-fils, Charles Edward : « Je n'en serai plus embarrassée longtemps. Il partira comme tous les autres Cotton. » Cinq jours plus tard, elle annonce sa mort. Au bureau de l'assurance, on lui apprend que rien ne sera versé sans certificat de décès ; or Riley, qui a entendu la phrase, a obtenu du médecin qu'il retarde le certificat. Les analyses du docteur Kilburn trouvent de l'arsenic. D'autres corps exhumés en contiennent aussi. Jugée pour le seul meurtre de Charles Edward, elle est pendue à Durham le 24 mars 1873.

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06

Nagyrév :un village, une sage-femme, un cimetière

Nagyrév, dans la région hongroise du Tiszazug, n'a pas d'hôpital. Il a une sage-femme, Zsuzsanna Fazekas, qui accouche les femmes, pratique des avortements, et connaît un moyen de tirer l'arsenic du papier tue-mouches. Pendant la Première Guerre mondiale, les maris sont au front et le village accueille des prisonniers de guerre alliés ; beaucoup de femmes prennent un amant. Au retour, les hommes reprennent leur vie d'avant.

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Les femmes commencent par les maris. Certaines passent ensuite aux parents devenus une charge, aux amants, et parfois à leurs fils. Les morts qu'on leur attribue s'étalent de 1911, avant même la guerre, à 1929, jusqu'à ce qu'une lettre anonyme, adressée au directeur d'un petit journal local, accuse les femmes du Tiszazug d'empoisonner leurs proches. Quand la police vient arrêter Zsuzsanna Fazekas, le 19 juillet 1929, elle est déjà morte.

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On exhume. Vingt-huit accusés passent en jugement, tous des femmes sauf deux ; six sont condamnés à mort et trois pendus. Le chiffre de trois cents victimes court encore dans les récits. L'historien Béla Bodó, lui, s'en tient aux morts confirmées : quarante-cinq à cinquante.

CORPS CHARGÉS D'ARSENIC
46
SUR 50

Parmi les morts récents exhumés du cimetière de Nagyrév en 1929

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07

Aujourd'hui :le poison a changé de blouse

En 2015, Marissa Harrison, psychologue à Penn State, et ses coauteurs dépouillent la presse sur soixante-quatre tueuses en série américaines, de 1821 à 2008. Leur mobile le plus fréquent est l'argent, et leur moyen le plus fréquent, le poison. La veuve de l'assurance-vie n'a pas disparu ; elle a simplement trouvé un emploi stable, puisque près de quatre sur dix, selon Harrison, étaient infirmières ou soignantes.

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L'un des tueurs en série les plus prolifiques de l'histoire moderne est un médecin de famille anglais : Harold Shipman a tué au moins 215 de ses patients, des femmes âgées pour la plupart, avec de la diamorphine. La grand-mère tuée par son docteur a remplacé le mari tué par sa femme : le poison suit la confiance, pas le sexe.

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Le stéréotype est plus vieux que Shipman. Les « pères » de la criminologie, Cesare Lombroso et Otto Pollak, ont fait du poison un crime féminin, à cause de son « caractère masqué ». Les archives anglaises ne les suivent pas : selon l'historienne Katherine Watson, de 1750 à 1914, les hommes représentent 48 % des personnes poursuivies pour empoisonnement en Angleterre.

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L'un d'eux exerçait la médecine dans sa ville natale de Rugeley, dans le Staffordshire. William Palmer avait souscrit sur sa femme trois assurances-vie pour 13 000 livres ; elle meurt en septembre 1854. Il assure ensuite son frère Walter, qui meurt l'été suivant. Il n'est jugé que pour la mort de son ami John Parsons Cook, empoisonné selon l'accusation à la strychnine, et il est pendu devant la prison de Stafford le 14 juin 1856, en se disant innocent.

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L'arsenic n'était pas l'arme secrète des femmes. C'était le secret de tout le monde : de l'épicier qui le vendait, du médecin qui ne le voyait pas, de l'assureur qui payait, de la loi qui ne laissait pas d'autre porte. Il a fallu un tube de verre pour faire parler les morts.

✦Le mot de la fin

LE DIVORCE COÛTAIT MILLE LIVRES ET L'ARSENIC DEUX PENCE : ON A JUGÉ CELLES QUI ONT PAYÉ DEUX PENCE, JAMAIS LA LOI QUI EN DEMANDAIT MILLE

L'essentiel en 5 questions-clés

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