Besoin d'aide. Si vous avez des idées suicidaires, ou si vous vous inquiétez pour un proche, appelez le 3114, le numéro national de prévention du suicide, gratuit et joignable 24 h/24 et 7 j/7. En cas de danger immédiat, le 15 ou le 112.
En 2024, environ 120 fois par jour, un médecin ou un coroner américain a inscrit sur un certificat de décès l'intention d'une mort par balle. Les statistiques du CDC, l'agence fédérale de santé publique, la rangent ensuite dans l'une de cinq cases : suicide, homicide, accident, « intervention légale » (les tirs des forces de l'ordre) ou intention indéterminée.
Mis bout à bout, ces certificats font un bilan : 44 447 personnes sont mortes par arme à feu aux États-Unis cette année-là ; plus de huit sur dix étaient des hommes. On pense d'abord aux tueries de masse, dans une école ou un supermarché : elles pèsent moins de 1 % du total. Les homicides en font un gros tiers, et les suicides, dont on ne parle presque jamais, plus de la moitié.
Comment le pays qui compte le plus d'armes au monde en est-il arrivé là, et pourquoi a-t-il si longtemps refusé de payer pour le comprendre ?
Morts par arme à feu aux États-Unis en 2024, selon l'intention (CDC)
mortsLes armes et le droit de les porter
Les États-Unis comptent plus d'armes civiles que d'habitants. Selon le Small Arms Survey, les civils américains détenaient fin 2017 près de 400 millions d'armes à feu, 120 pour 100 habitants : presque la moitié des armes civiles du monde. Le Yémen, deuxième, en compte 53 pour 100.
Le deuxième amendement de la Constitution, ratifié en 1791, tient en une phrase : « Une milice bien organisée étant nécessaire à la sécurité d'un État libre, le droit du peuple de détenir et de porter des armes ne sera pas transgressé. » Pendant deux siècles, les juristes se sont disputé le sens de cette phrase : droit collectif, lié à la milice, ou droit individuel ?
La Cour suprême a tranché en 2008, par cinq voix contre quatre : l'arrêt District of Columbia v. Heller reconnaît un droit individuel à posséder une arme chez soi. En 2022, l'arrêt Bruen l'étend au port d'une arme hors du domicile, et une restriction n'est plus valable que si elle s'inscrit dans la « tradition historique » américaine de réglementation des armes. En 2024, l'arrêt Rahimi admet qu'on désarme pour un temps une personne qu'un tribunal juge dangereuse pour autrui, ici sous ordonnance de protection pour violences conjugales.
Acheter chez un armurier passe pourtant par une vérification des antécédents : c'est la loi Brady, signée par Bill Clinton le 30 novembre 1993, du nom de James Brady, le porte-parole de Ronald Reagan blessé par balle avec lui lors de l'attentat du 30 mars 1981. De 1998 à 2014, plus de 202 millions de vérifications ont bloqué environ 1,2 million d'achats. Les ventes entre particuliers qui ne font pas commerce d'armes y échappent.
Les tueries de masse :l'image et le bilan
Les tueries de masse coûtent rouge:100 à 200 vies par an, selon le criminologue James Alan Fox, de l'université Northeastern. Leur place dans les esprits tient surtout, selon lui, à une couverture médiatique de tous les instants pour des événements qui restent rares. The Violence Project en recense 1 446 morts en soixante ans : moins que n'en font les armes à feu en deux semaines.
La plus meurtrière qu'ait commise un seul homme date du 1er octobre 2017. À Las Vegas, depuis une chambre du 32e étage de l'hôtel Mandalay Bay, Stephen Paddock tire pendant dix minutes sur la foule du festival de musique country Route 91 Harvest : 60 morts, environ 867 blessés, dont au moins 413 par balle, plus de mille cartouches tirées grâce à des crosses à tir rapide, les bump stocks. *Interdites par le gouvernement fédéral en décembre 2018, elles sont redevenues légales le 14 juin 2024 : dans l'arrêt Garland v. Cargill, la Cour suprême juge qu'elles ne font pas d'un fusil une mitrailleuse.*
Ce ne sont pourtant pas les plus meurtrières qu'on retient, ce sont les écoles. Columbine, dans le Colorado, le 20 avril 1999. Sandy Hook, dans le Connecticut, le 14 décembre 2012 : 26 morts dans l'école, dont vingt enfants de six et sept ans, la plus meurtrière qu'ait connue une école primaire ou secondaire américaine. Parkland, en Floride, le 14 février 2018 : 17 morts, quatorze élèves et trois adultes. Uvalde, au Texas, le 24 mai 2022 : 21 morts, dix-neuf élèves et deux enseignantes — et soixante-dix-sept minutes avant que la police fédérale n'abatte le tireur.
Le bilan de Columbine, lui, a changé en 2025. Anne Marie Hochhalter avait dix-sept ans le 20 avril 1999 ; une balle l'a laissée paralysée. Elle est morte le 16 février 2025, à quarante-trois ans, d'une septicémie. Le médecin légiste du comté de Jefferson a conclu que les complications de sa paralysie y avaient « significativement contribué », et que sa mort était « au mieux qualifiée d'homicide ». Les victimes de Columbine sont donc passées de treize à quatorze. Un mort peut s'ajouter à un bilan vingt-six ans plus tard.
Pendant dix ans, une loi fédérale a visé ces armes. Signée par Bill Clinton le 13 septembre 1994, l'interdiction des armes d'assaut proscrivait aussi les chargeurs neufs de plus de dix cartouches ; elle s'est éteinte le 13 septembre 2004, à l'échéance prévue par le texte. Une étude de 2019 trouve que les morts dans les tueries de masse étaient 70 % moins probables pendant ces dix ans, mais l'effet sur l'ensemble des homicides par arme est minime (0,1 %), et la RAND juge la preuve non concluante pour les interdictions adoptées par les États.
| Qui compte | Ce qui est compté | Bilan |
|---|---|---|
| Gun Violence Archive | fusillade d'au moins quatre victimes touchées par balle, blessées ou tuées, tireur exclu | 503 en 2024, 407 en 2025 |
| AP, USA Today, Northeastern | au moins quatre personnes tuées intentionnellement en 24 heures, auteur exclu, toutes armes | — |
| FBI | « tireur actif » : en train de tuer ou de chercher à tuer dans un lieu fréquenté | 24 en 2024 : 23 morts, 83 blessés |
| The Violence Project | fusillade publique d'au moins quatre morts, hors bandes, crimes crapuleux et drames familiaux à domicile | 202 de 1966 à 2025 : 1 446 morts |
Personne ne les compte de la même façon : il n'existe pas de définition officielle, et chaque base a la sienne.
Ces chiffres ne disent rien de la douleur de chaque perte. Ils rappellent seulement que le bilan se fait ailleurs, loin des caméras.
Les homicides
Aux États-Unis, trois homicides sur quatre sont commis avec une arme à feu. Sur les 20 162 homicides de 2024, 15 364 l'ont été par balle, près de 16 % de moins qu'un an plus tôt selon Johns Hopkins.
La synthèse de référence de la RAND Corporation, The Science of Gun Policy, retient son niveau de preuve le plus élevé pour deux lois qui aggravent le bilan. Les lois dites « stand your ground », qui dispensent de chercher à fuir avant de se défendre, et celles qui obligent à délivrer un permis de port d'arme dissimulée à tout demandeur remplissant des critères de base sont associées à davantage d'homicides.
Les tirs des forces de l'ordre ne sont qu'une part des quelque 1 500 morts qui, dans le décompte de 2024, ne sont ni des suicides ni des homicides. Ce sont pourtant les morts les plus mal comptées : selon une étude du Lancet, de 1980 à 2018, les statistiques officielles ont manqué 17 100 des 30 800 morts dues à la violence policière, toutes armes confondues, soit plus de la moitié.
Les Américains ne s'agressent pas davantage que les habitants des autres pays riches, relève le centre de Johns Hopkins ; mais avec plus d'armes et des lois plus faibles, leurs agressions tuent plus souvent. En 2015, selon une étude de Preventive Medicine, leur taux d'homicide par balle était environ vingt-cinq fois celui des autres pays riches réunis.
Homicides par arme à feu pour 100 000 habitants, dernière année disponible, 2023 sauf mention (ONUDC)
pour 100 000 habitantsLes enfants
Depuis 2020, les armes à feu tuent au moins autant d'enfants et d'adolescents américains que la route. Selon le centre de Johns Hopkins, elles sont même leur première cause de décès pour la cinquième année de suite : 2 214 morts de 1 à 17 ans en 2024. De 2014 à 2024, selon la fondation KFF, près de 22 000 mineurs sont morts par balle.
Parce qu'elles tuent jeune, les armes ont coûté aux Américains, en 2024, plus d'un million d'années de vie avant 65 ans : davantage que le diabète, les AVC et les maladies du foie réunis, selon Johns Hopkins.
Les suicides :des morts sans bruit
En 2024, 27 593 personnes se sont donné la mort par arme à feu, un record. Une arme est en cause dans plus de la moitié des suicides du pays. Ces morts passent presque inaperçues : elles surviennent une à une, et la presse en parle peu, à raison, pour éviter l'imitation — l'effet Werther.
Pourquoi la présence d'une arme au foyer change-t-elle le bilan global au lieu de simplement déplacer le geste vers un autre moyen ? Parce que, rappelle l'OMS, beaucoup de suicides surviennent de façon impulsive dans un bref moment de crise : quand une arme chargée est à portée de main, une détresse passagère bascule en quelques secondes dans une mort sans retour, avant que la crise ne retombe ou qu'un proche n'intervienne. Environ neuf tentatives de suicide par arme à feu sur dix sont mortelles.
C'est là que les lois ont fait leurs preuves. La RAND retient son niveau de preuve le plus élevé pour deux mesures : relever l'âge minimal d'achat protège les jeunes, et ranger les armes sous clé hors de portée des enfants réduit chez les mineurs suicides, accidents et homicides. Elle juge aussi probable qu'un délai d'attente avant l'achat ait le même effet en laissant passer l'impulsion.
Deux Amériques sous les balles
Les balles ne tuent pas la même Amérique selon qui tire. L'homicide tue d'abord des Noirs américains, et des jeunes : en 2022, selon le CDC, leur taux atteignait 27,5 pour 100 000, près de quatorze fois celui des Blancs non hispaniques. Cette année-là, plus de la moitié des victimes d'homicide par balle étaient noires. Viennent ensuite les Amérindiens, puis les Hispaniques.
Depuis dix ans, la mort par balle gagne les femmes non blanches : de 2015 à 2024, selon Johns Hopkins, le taux des femmes noires tuées par balle a bondi de 63 % et celui de leurs suicides par arme à feu de 169 %, quand ceux des femmes blanches ont à peine bougé. Pour une femme battue, l'accès de son compagnon à une arme accroît le risque d'être tuée par lui.
Les balles retournées contre soi dessinent l'autre Amérique : blanche, amérindienne, âgée, avec des taux qui culminent après 75 ans. Ces morts pèsent sur les comtés ruraux, les homicides sur les grandes villes. L'Illinois et le Dakota du Nord perdent autant de vies par balle en proportion ; mais dans l'Illinois, plus de la moitié sont des homicides, contre à peine une sur huit dans le Dakota du Nord. Tous motifs confondus, on meurt plus de sept fois plus souvent par balle au Mississippi qu'à Hawaï.
Les armes se trouvent surtout chez les Blancs, les ruraux et les républicains. Selon Pew, un adulte sur trois en possède une — près d'un rural sur deux contre un citadin sur cinq, et deux fois plus de républicains que de démocrates. Sept propriétaires sur dix disent que la protection est une raison majeure de la posséder.
1996-2019 :la recherche à l'arrêt
En 1993, une étude d'Arthur Kellermann associe la présence d'une arme au domicile à un risque accru d'homicide. La National Rifle Association s'en prend au CDC, et en 1996 le Congrès vote l'amendement Dickey : aucun crédit de prévention ne peut servir à « promouvoir le contrôle des armes ». La même loi verse 2,6 millions de dollars du CDC à la recherche sur les traumatismes crâniens : au dollar près, ce que l'agence dépensait l'année d'avant pour étudier les armes à feu. Le texte n'interdisait pas d'étudier ; le CDC a presque cessé de le faire. Jay Dickey, l'élu qui avait porté l'amendement, dira en 2015 : « J'ai des regrets. » Le financement ne revient qu'en décembre 2019 : 25 millions de dollars, partagés entre le CDC et les Instituts nationaux de la santé.
Pendant vingt-trois ans, le pays qui détient le plus d'armes au monde n'a presque rien payé pour étudier ce qu'elles font. Les certificats, eux, ont continué d'arriver : environ 120 par jour.
Besoin d'aide ?
Si vous avez des idées suicidaires, ou si vous vous inquiétez pour un proche, vous pouvez appeler. Aux États-Unis, le 988 Suicide & Crisis Lifeline répond par téléphone, par SMS et par messagerie en ligne, 24 h/24, gratuitement et en toute confidentialité. En France, le 3114, numéro national de prévention du suicide, est joignable 24 h/24 et 7 j/7, gratuitement, partout en France ; il répond aussi aux proches. En cas de danger immédiat, appelez le 15 ou le 112.



