Avant chaque décollage, une hôtesse vous montre les issues de secours, la ceinture et le masque à oxygène qui tombera du plafond. Le soir, dans votre chambre, personne ne vous montre rien. Pas de consignes pour le lit, pas de gilet sous le sommier, pas de boîte noire dans la table de nuit.
On a peur du ciel, où l'on meurt rarement, ensemble et devant les caméras. On ne craint pas la maison, où l'on meurt bien plus souvent, d'une chute de sa hauteur ou du bord de son lit. La mort qui nous terrifie est spectaculaire ; celle qui nous attend est domestique, et elle frappe surtout les vieux, sans que personne en fasse la une.
En 2025, l'aviation commerciale suivie par l'IATA (avions de 5,7 tonnes et plus) a perdu 394 personnes à bord. En 2023, les chutes des seuls Américains de 65 ans et plus en ont tué 41 400, plus de cent fois plus. La comparaison boite, et il faut le dire : un pays contre la planète, toutes les chutes contre un seul meuble. Elle ne donne qu'un ordre de grandeur, et toutes ces chutes ne commencent pas au bord du matelas, loin de là. Mais en France, près de huit chutes sur dix qui envoient une personne âgée aux urgences ont lieu à la maison.
Le ciel tient ses comptes
Le transport aérien connaît ses morts par leur numéro de vol. En 2025, selon l'IATA, l'association des compagnies aériennes, huit accidents ont été mortels sur 38,7 millions de vols. Deux catastrophes, le vol 171 d'Air India et le vol 5342 de PSA Airlines, ont fait à elles seules plus des trois quarts des victimes de l'année.
Chaque accident déclenche une enquête, et chaque enquête rend le suivant plus rare. Sur 2012-2016, on comptait un accident mortel pour 3,5 millions de vols ; sur 2021-2025, un pour 5,6 millions, en moyenne. À ce rythme, qui prendrait l'avion tous les jours attendrait en moyenne plus de quinze mille ans avant de tomber sur le mauvais.

Cabine passagers d'un hydravion d'Imperial Airways : fauteuils capitonnés, carte de la ligne et cadrans de bord au fond
Matson Collection, Library of Congress, domaine public
C'est une moyenne sur cinq ans. 2025 fut une mauvaise année : huit accidents mortels sur 38,7 millions de vols, et un indice de risque de mort à bord, calculé par l'IATA, passé de 0,06 par million de vols en 2024 à 0,17
Le lit n'a pas de bilan, il a un code
Personne ne publie un bilan du lit toutes causes réunies : à la lettre, la question du titre n'a pas de réponse chiffrée. Il a pourtant sa ligne dans la classification des causes de décès de l'OMS : W06, « chute impliquant un lit », rangée entre le fauteuil roulant et la chaise. La chaise a son code, elle aussi : vue par l'OMS, la maison est un catalogue de meubles d'où l'on tombe.
Ce que l'on compte, ce sont les chutes. Aux États-Unis, elles sont la première cause de mort par blessure après 65 ans. En France, les accidents de la vie courante, chutes comprises, ont tué 21 470 personnes en 2012, plus de cinq fois les morts de la route cette année-là, et les deux tiers avaient 75 ans ou plus.
Le lit a un troisième bilan, qui ne doit rien à la chute : le feu. Aux États-Unis, de 2019 à 2023, les incendies de logement partis d'un matelas ou de la literie ne représentaient que 2 % des incendies, mais ils ont fait 12 % des morts du feu à la maison, selon l'Association nationale de protection contre l'incendie (NFPA). Un incendie de literie sur vingt-cinq a tué quelqu'un. Pour mille incendies de ce type, on meurt aujourd'hui plus de deux fois plus souvent qu'au début des années 1980. Dans les incendies partis d'une chambre, environ un tiers des morts viennent d'un article de fumeur.
On compte aussi, à l'autre bout de la vie, les bébés. La classification de l'OMS a une ligne pour eux, W75, « suffocation et strangulation accidentelles dans le lit ». Aux États-Unis, en 2024, les CDC ont compté sous cet intitulé 947 morts de nourrissons de moins d'un an, parmi environ 3 400 bébés morts subitement et sans cause évidente, le plus souvent pendant leur sommeil ou dans l'endroit où ils dormaient ; les autres relèvent de la mort subite du nourrisson ou d'une cause restée inconnue. Pour ce seul pays et cette seule cause, c'est près de cinq fois les 198 morts à bord que l'aviation commerciale mondiale compte chaque année en moyenne. Dans les États étudiés par les CDC en 2015, 61,4 % des mères disaient partager parfois leur lit avec leur bébé, et 38,5 % laissaient de la literie molle là où il dormait.
Le reste est une affaire d'exposition. La plupart des voyageurs passent quelques heures par an en avion ; chacun de nous passe toutes ses nuits couché. Sur des milliards d'heures, un risque minuscule à l'heure finit par produire des morts réguliers, nuit après nuit. C'est un raisonnement, pas une mesure : aucune des sources citées ici ne compte les heures passées au lit. Et le tableau qui suit ne compare pas terme à terme : il met côte à côte le monde, les États-Unis et la France, trois années et trois façons de compter.
| Événement | Décès | Repère |
|---|---|---|
| Accidents de vols commerciaux (monde) | 394 en 2025 (198 par an en moyenne, 2021-2025) | 1 accident mortel pour 5,6 millions de vols |
| Chutes mortelles des 65 ans et plus (États-Unis) | 41 400 en 2023 | 339,5 pour 100 000 après 85 ans |
| Accidents de la vie courante (France) | 21 470 en 2012 | deux tiers chez les 75 ans et plus |
Plus de cent par jour, pour un seul pays et une seule tranche d'âge
Les deux tiers avaient 75 ans ou plus ; la route avait tué moins de 4 000 personnes la même année
Soixante centimètres

Radiographie d'une fracture comminutive de la hanche
Memon, Patel et Juvar, CC BY 4.0
À vingt-cinq ans, glisser de son matelas se solde par un juron et un bleu. À quatre-vingt-cinq ans, le même demi-mètre peut être le dernier. Le danger guette au lever : on se lève la nuit pour aller aux toilettes, et ceux qui s'y rendent souvent tombent un peu plus que les autres.
Le corps ajoute ses pièges. Plus d'une personne de plus de soixante ans sur cinq voit sa tension s'effondrer quand elle se met debout : le sang descend vers les jambes, le cerveau en manque un instant, la pièce tourne. Les somnifères et les anxiolytiques, prescrits pour mieux dormir, font aussi tomber davantage.
Puis la physique fait son travail. Un corps de soixante-dix kilos qui tombe de soixante centimètres porte environ 400 joules ; il en faut au moins dix fois moins pour briser un vieux fémur. Sous anticoagulants, une simple chute de sa hauteur suffit aussi à faire saigner sous le crâne, entre le cerveau et sa membrane : c'est l'hématome sous-dural.
Le plus souvent, pourtant, la mort prend son temps. En France, une femme sur cinq et un homme sur trois meurent dans l'année qui suit une fracture du col du fémur. Le pire tombe dans les trois premiers mois, où le risque de mourir est cinq à huit fois celui des gens du même âge. On meurt de la chute à l'hôpital, des semaines plus tard, quand la chambre est rangée depuis longtemps.
Seule une fraction frappe la hanche ; en laboratoire, 11 à 39 joules ont suffi à briser les fémurs de dix donneurs âgés, frappés comme dans une chute sur le côté
Près de 95 000 patients de plus de 54 ans suivis en France en 2008-2009, aux trois quarts des femmes ; l'état de santé au moment de la fracture pèse plus que le type de fracture ou de traitement
Les plus vieux, et de plus en plus

La Mort, squelette, soutient un vieillard appuyé sur sa canne et le mène vers une tombe ouverte : « Le Vieillard », gravure de la Danse macabre de Hans Holbein le Jeune (vers 1526)
Cleveland Museum of Art, CC0
Le risque ne monte pas avec l'âge : il décolle. Aux États-Unis, passé 85 ans, on meurt d'une chute près de dix-huit fois plus souvent qu'entre 65 et 74 ans.
| Tranche d'âge | Morts par chute pour 100 000 habitants (États-Unis, 2023) |
|---|---|
| 65–74 ans | 19,2 |
| 75–84 ans | 74,7 |
| 85 ans et plus | 339,5 |
À tout âge, les hommes en meurent davantage que les femmes, et dans chaque tranche le taux a grimpé depuis vingt ans. La population vieillit : ces morts par chute n'ont aucune raison de reculer d'elles-mêmes.
En 2023, environ un Américain de 85 ans ou plus sur 295 est mort d'une chute
La barrière qui étrangle
Contre la chute du lit, on pose des barrières. En juillet 2019, dans une maison de retraite de l'Iowa, une femme de 76 ans meurt coincée dans la barrière de son lit. En novembre 2023, en Caroline du Sud, une femme de 87 ans meurt de la même façon dans un établissement d'hébergement. Le 30 mai 2024, le fabricant Medline rappelle le modèle, vendu à environ 1,5 million d'exemplaires depuis 2009. Il s'appelait Bed Assist Bar : la barre d'aide au lit.
Ce qu'on fixe au matelas pour empêcher la chute peut tuer à son tour. Aux États-Unis, selon la Commission de sécurité des produits de consommation, les barrières de lit portables piègent et tuent en moyenne dix-sept personnes par an. Huit victimes sur dix avaient 70 ans ou plus, sept sur dix étaient des femmes, et la moitié de ces morts survient à la maison. Une norme fédérale obligatoire n'est entrée en vigueur qu'en août 2023.
Un avion qui tombe déclenche une enquête dans le monde entier. Le modèle de Medline a tué deux femmes, en 2019 et en 2023, avant d'être rappelé, et pour tout remède, le rappel proposait aux acheteurs d'être remboursés.
Plus de la moitié des victimes souffraient d'au moins une maladie, comme Alzheimer ou Parkinson
Pourquoi le ciel fait peur

La Chambre, de Pieter de Hooch
domaine public
En 1973, les psychologues Daniel Kahneman et Amos Tversky ont montré que nous jugeons la probabilité d'un événement à la facilité avec laquelle des exemples nous reviennent en tête. Un crash fournit des images pour des semaines : la carcasse, les familles, les boîtes noires repêchées. La vieille dame tombée en pleine nuit n'en fournit aucune. Aucun journal télévisé ne s'ouvre sur un col du fémur.
Deux ans plus tard, Ellen Langer décrivait l'illusion de contrôle : nous nous croyons maîtres de ce que nous faisons nous-mêmes. Dans l'avion, on est sanglé, passif, livré à des pilotes qu'on ne voit pas, et la peur vient de là. Dans sa chambre, on se croit maître de chaque pas, jusqu'au dernier.
À l'atterrissage, il arrive encore qu'on applaudisse le pilote. Personne n'applaudit en se réveillant dans son lit. À quatre-vingt-cinq ans, ce serait pourtant mérité.
L'avion a ses enquêteurs, ses boîtes noires et ses consignes de sécuritéLe lit a un code, W06, et une table de nuit aux angles durs



