Mourir au travail : les métiers qui tuent le plus
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Mourir autravailles métiers qui tuent le plus

Selon l'Organisation internationale du travail, le travail tue 2,93 millions de personnes par an : plus du double des morts de la route.

En 1700, à Modène, le médecin Bernardino Ramazzini publie le De Morbis Artificum Diatriba, le traité des maladies des artisans qui fonde la médecine du travail. Aux questions qu'on apprend au médecin à poser au malade, où il a mal, ce qui a causé sa douleur, il en ajoute une : « quel métier exerce-t-il ? » Il avait trouvé la réponse dans les ateliers les plus pauvres, qu'il tenait pour les seules écoles où l'on apprenne ces choses.

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La question n'a pas vieilli. Le métier dit encore qui meurt, et de quoi : des hommes surtout, des migrants, des nouveaux venus sur le chantier, et beaucoup d'anciens que le travail rattrape à la retraite. Il dit aussi ce qu'une société accepte de payer pour ses travaux durs, et à qui elle les confie.

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Selon l'Organisation internationale du travail (OIT), qui a compté pour l'année 2019, 2,93 millions de personnes meurent chaque année à cause de leur travail, une toutes les onze secondes, plus du double des morts de la route. La chute, l'écrasement, l'explosion, la mort qu'on imagine, n'en font qu'environ 330 000. Les autres meurent de maladie, le plus souvent du cœur, d'un cancer ou des poumons, et souvent bien après leur dernier jour de travail.

TAUX DE MORTALITÉ LIÉE AU TRAVAIL CHEZ LES HOMMES
108
POUR 100 000

En 2019, plus du double de celui des femmes, à 48. Près de deux de ces morts sur trois surviennent en Asie et dans le Pacifique, où travaille la plus grande partie de l'humanité

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Le travail qui tue a aussi un tarif. Aux États-Unis, selon l'AFL-CIO, la pénalité médiane infligée par l'agence fédérale OSHA à un employeur après la mort d'un salarié était de 12 063 dollars dans son rapport de 2023. Le prix d'une berline d'occasion.

01

Le classement par le risque :la forêt, la mer et les toits

Hollywood fait du policier le métier dangereux par excellence. Le Bureau of Labor Statistics (BLS), qui recense les accidents mortels du travail aux États-Unis, décrit une réalité beaucoup plus forestière.

MORTS PAR ACCIDENT DU TRAVAIL AUX ÉTATS-UNIS
5 070

En 2024, un toutes les 104 minutes : 3,3 pour 100 000 travailleurs, tous métiers confondus

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Bûcheron. C'est, parmi les métiers que publie le BLS, le plus mortel d'Amérique : 110 tués pour 100 000 travailleurs en 2024, plus de trente fois la moyenne. L'arbre tombe de travers, et les branches cassées qui pendent encore dans les cimes, que le métier appelle les widowmakers, les « faiseuses de veuves », finissent par lâcher. Le travailleur le plus exposé du pays ne porte ni insigne ni arme, mais une tronçonneuse.

Deux bûcherons debout sur des planches plantées dans le tronc d'un arbre géant à demi entaillé, la scie passe-partout posée contre l'entaille, vers 1905 · Webster & Stevens, Museum of History and Industry (Seattle), domaine public

Deux bûcherons debout sur des planches plantées dans le tronc d'un arbre géant à demi entaillé, la scie passe-partout posée contre l'entaille, vers 1905

Webster & Stevens, Museum of History and Industry (Seattle), domaine public

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Marin pêcheur. Deuxième, à 89 pour 100 000. Le pêcheur passe par-dessus bord, et dans l'eau froide la noyade peut venir en quelques minutes : 204 pêcheurs américains sont morts ainsi entre 2000 et 2016, et aucun ne portait de gilet de sauvetage. Quand personne n'a vu la chute, neuf fois sur dix on ne retrouve pas le corps.

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Couvreur. Sur un toit de banlieue, une glissade suffit : 104 couvreurs sont morts au travail en 2024. Un peu plus bas dans le classement viennent les éboueurs, qui travaillent à l'arrière d'un camion au milieu de la circulation, à l'heure où les automobilistes sont pressés.

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Chauffeur routier. Par le taux, il est loin derrière. Mais aucun métier ne tue autant de monde : 950 chauffeurs routiers et livreurs tués en 2024, près d'une victime du travail sur cinq. Les accidents de transport sont la première cause de mort au travail aux États-Unis, près de deux sur cinq ; les forces de l'ordre, elles, ont perdu 132 des leurs, sept fois moins que les routiers.

DIN DATAtaux

Taux de mortalité par métier aux États-Unis (BLS, 2024, pour 100 000 travailleurs)

Bûcherons
0taux
Marins pêcheurs
0taux
Couvreurs
0taux
Éboueurs
0taux
Chauffeurs routiers
0taux
Repère
Moyenne nationale
0taux
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Qui meurt ? Plus de neuf fois sur dix, un homme. Les travailleurs latinos, près d'une victime sur quatre, courent un risque supérieur d'environ 30 % à la moyenne nationale.

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02

France :mourir dans sa première année

Ouvriers du bâtiment sur un chantier au Mexique · Tomascastelazo, Wikimedia Commons, CC BY-SA 4.0

Ouvriers du bâtiment sur un chantier au Mexique

Tomascastelazo, Wikimedia Commons, CC BY-SA 4.0

La France aime se targuer d'avoir l'un des codes du travail les plus protecteurs du monde. Elle est pourtant, avec la Bulgarie, le seul pays de l'Union européenne à atteindre au moins trois accidents du travail mortels pour 100 000 travailleurs.

ACCIDENTS DU TRAVAIL MORTELS EN FRANCE
3,61
POUR 100 000

En 2024, plus du double de la moyenne de l'Union, à 1,65. Eurostat prévient que la France déclare les accidents survenus au travail sans toujours distinguer ceux dont le travail est la cause principale, ce qui peut gonfler son chiffre

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En 2025, l'Assurance Maladie a reconnu 783 décès au titre des accidents du travail chez les seuls salariés du régime général, sans compter les agriculteurs ni les fonctionnaires. Le nom de la catégorie trompe : elle compte les morts survenues au travail, quelle qu'en soit la cause : plus de la moitié sont des malaises, et selon l'INRS, plus de huit malaises mortels sur dix sont des morts subites cardiaques, les chauffeurs de poids lourds en tête ; un quart seulement ont une cause professionnelle directe, une chute, une charge. Les transports et l'énergie, puis le BTP, sont les secteurs les plus meurtriers.

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Ce sont souvent des nouveaux. Au moins une victime sur quatre occupait son poste depuis moins d'un an, et plus de trente n'ont pas passé leur première semaine.

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Sur les chantiers du Grand Paris Express, un sénateur comptait en mars 2023 le cinquième mort depuis le début des travaux, et mettait en cause la « sous-traitance en cascade ». Le donneur d'ordre confie le chantier à une entreprise, qui sous-traite, qui fait appel à une agence d'intérim, qui envoie un intérimaire. Quand l'échafaudage cède, la responsabilité se dilue dans les strates du contrat : l'intérimaire meurt, et le bilan RSE du donneur d'ordre reste impeccable. Au moins 45 intérimaires sont morts au travail en 2025, dont 18 dans le BTP.

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La sous-traitance a déjà son précédent. Le 21 septembre 2001, le hangar 221 de l'usine AZF de Toulouse, propriété de Grande Paroisse, filiale de Total, explose : 31 morts, dont 21 personnes qui travaillaient sur le site, salariés de l'usine et d'entreprises sous-traitantes, et environ 2 500 blessés. Pour l'inspecteur du travail Gérald Le Corre, c'est de loin le plus grave accident du travail en France depuis une trentaine d'années. Après dix-huit ans de procédure, la Cour de cassation rend la condamnation définitive le 17 décembre 2019 : quinze mois de prison avec sursis et 10 000 euros d'amende pour l'ancien directeur du site, Serge Biechlin, 225 000 euros d'amende pour Grande Paroisse, pour homicides involontaires.

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Le classement par le nombre :ceux qui meurent lentement

Ouvrier sur un chantier à Dhaka (Bangladesh) · Adam Jones, Wikimedia Commons, CC BY-SA 2.0

Ouvrier sur un chantier à Dhaka (Bangladesh)

Adam Jones, Wikimedia Commons, CC BY-SA 2.0

Classé par le nombre de victimes, le palmarès change de visage. En tête vient le salarié aux semaines trop longues, puis l'ouvrier qui respire des poussières, des gaz et des fumées ; l'accident n'arrive qu'en troisième, juste devant l'amiante. Ces morts-là ne font pas de bruit : plus de quatre victimes de maladie professionnelle sur dix ont soixante-dix ans ou plus.

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Le salarié aux semaines de 55 heures. Selon l'OMS et l'OIT, les longues journées ont tué 745 000 personnes en 2016, d'un AVC ou d'une maladie du cœur. Près de trois sur quatre étaient des hommes, et la plupart sont morts entre 60 et 79 ans, des années après les semaines qui les avaient usés.

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Le Japon a un mot pour cette mort-là : le karoshi. Des années de stress et de nuits courtes usent les artères, jusqu'au jour où un vaisseau cède.

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Pour l'année 2024, le ministère du Travail a reconnu au titre du surmenage 67 décès par maladie du cœur ou du cerveau et 88 suicides, tentatives comprises. En octobre 2015, Matsuri Takahashi, vingt-quatre ans, employée de Dentsu, la grande agence de publicité japonaise, a fait 105 heures supplémentaires. Elle s'est donné la mort en décembre, et le gouvernement a reconnu un karoshi. En 2017, un tribunal de Tokyo a condamné Dentsu, pour heures supplémentaires illégales, à 500 000 yens d'amende.

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L'ouvrier de l'amiante. Selon l'OMS, l'amiante tue plus de 200 000 personnes par an, plus de sept morts sur dix du cancer d'origine professionnelle. Le mésothéliome, le cancer de la plèvre, apparaît d'ordinaire vingt à cinquante ans après la première exposition : un job d'été sur un chantier de désamiantage mal protégé en 1985 peut encore tuer en 2025. Des juges américains ont admis comme preuves les papiers de Sumner Simpson, patron d'un géant de l'amiante, pour montrer que Johns-Manville savait, ou aurait dû savoir, ce que la fibre faisait aux ouvriers des chantiers navals.

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Avant eux, dans le New Jersey des années 1920, les peintres de cadrans lumineux affinaient la pointe de leur pinceau entre leurs lèvres et avalaient à chaque fois un peu de radium. Leurs patrons, à l'US Radium Corporation, leur répétaient que le radium était bon pour la santé ; quand leurs mâchoires se sont nécrosées, l'entreprise a prétendu qu'elles avaient la syphilis. La première est morte en 1922.

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En France, l'amiante a son lanceur d'alerte. Fin 1973, dans son laboratoire de chimie de Jussieu, Henri Pézerat identifie l'amiante dans la poussière blanche qui tombe du plafond et fausse ses mesures ; en 1978, il soutient les ouvrières de l'usine Amisol de Clermont-Ferrand. Le pays n'interdit l'amiante qu'en 1997.

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Combien l'amiante a-t-il tué en France ? Cela dépend de qui compte. En octobre 2005, une mission d'information du Sénat écrit que 35 000 personnes sont mortes d'une maladie de l'amiante entre 1965 et 1995, et en attend 60 000 à 100 000 de plus dans les vingt à vingt-cinq ans. En 2014, le Haut Conseil de la santé publique recompte sur 1955-2009 : entre 61 300 et 118 400 décès attribuables à l'amiante, en ne retenant pour le cancer du poumon que les expositions au travail, et il en prévoit encore 68 000 à 100 000 d'ici 2050.

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En face, le registre de l'Assurance Maladie : pour 2025, 204 décès reconnus au titre de toutes les maladies professionnelles réunies, amiante compris. Ce registre ne compte que les malades morts avant que leur taux d'incapacité soit fixé : celui qui meurt de son mésothéliome après cette date n'entre pas dans la colonne des décès. La même année, l'Assurance Maladie a reconnu 1 833 maladies professionnelles liées à l'amiante, malades vivants compris.

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Le compte des cancers du travail reste à faire. En 2023, plus de 2 600 cancers ont été reconnus comme d'origine professionnelle, quand l'Assurance maladie estime, selon un sénateur qui l'interroge, que 69 600 à 102 100 cas étaient attribuables au travail. « Il convient d'améliorer les reconnaissances des maladies professionnelles », répond le gouvernement.

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04

Les nouveaux venus :la chaleur et l'algorithme

Tul Bahadur Gharti, trente-quatre ans, ouvrier du bâtiment au Qatar, meurt dans son sommeil le 28 mai 2020, après une dizaine d'heures de travail par 39 °C. Quand un corps peine pendant des heures sous une chaleur extrême pour se refroidir par la sueur, rappelle l'OMS, la déshydratation et l'effort thermique mettent à rude épreuve le cœur et les reins, jusqu'à l'insuffisance rénale aiguë ou à l'arrêt cardiaque. Comme les cinq autres hommes suivis par Amnesty International, Gharti avait pourtant réussi ses examens médicaux avant de partir, et sa famille ne s'est vu proposer aucune autopsie. Chez les ouvriers indiens, népalais et bangladais morts au Qatar, sept décès sur dix ont été classés en « mort naturelle », sans mention du métier ni du chantier. Des trente-sept morts liées aux stades de la Coupe du monde, trente-quatre ont été déclarées sans lien avec le travail.

TRAVAILLEURS MIGRANTS MORTS AU QATAR
6 500

Un minimum, de l'attribution de la Coupe du monde, fin 2010, jusqu'à 2020, derniers mois exclus : douze par semaine, toutes causes confondues, chez les seuls travailleurs venus d'Inde, du Népal, du Bangladesh, du Pakistan et du Sri Lanka

Ouvriers étrangers en casque et gilet, assis devant les bus de leur entreprise après leur service, sur un chantier de The Pearl à Doha, au Qatar, en 2018 · Mosbatho, Wikimedia Commons, CC BY 4.0

Ouvriers étrangers en casque et gilet, assis devant les bus de leur entreprise après leur service, sur un chantier de The Pearl à Doha, au Qatar, en 2018

Mosbatho, Wikimedia Commons, CC BY 4.0

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Jusqu'aux réformes de 2020, ces hommes vivaient sous la kafala : pour changer d'employeur, il leur fallait son accord, et pour quitter le pays, un permis de sortie. Au Texas, c'est la loi qui a reculé. En 2023, l'État a adopté la loi HB 2127, que ses détracteurs surnomment « Death Star » : elle interdit aux villes d'imposer des règles plus strictes que celles de l'État, et fait tomber les pauses que Dallas et Austin accordaient aux ouvriers du bâtiment, à Dallas dix minutes toutes les quatre heures. « Nous ne sommes pas des robots », disait Mario Ontiveros, ouvrier à Dallas ; entre 2010 et 2020, au moins 53 travailleurs texans étaient morts de la chaleur.

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À l'autre bout de l'économie, l'algorithme a remplacé le contremaître. Selon Human Rights Watch, les livreurs et chauffeurs de sept grandes plateformes américaines reçoivent leurs courses, sont surveillés, payés et renvoyés par des algorithmes, et vivent dans la peur d'une « désactivation » sans explication ni recours. Le logiciel ne pousse personne sous un bus. Il rend simplement le risque d'accident moins effrayant que celui de ne plus payer son loyer : à Brooklyn, dans l'année précédant septembre 2021, cinq livreurs sont morts au travail, dont au moins quatre dans une collision.

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05

Le prix d'un mort

Reste la mort que tout le monde imagine, celle du feu et de la machine, et ce qu'elle coûte à ceux qui l'ont laissée arriver.

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À New York, au printemps 1911, le feu prend dans l'atelier de chemisiers de la Triangle Waist Company. Les ouvrières sont surtout de jeunes immigrées italiennes et juives, certaines de quatorze ans, et les patrons ont pris l'habitude de verrouiller les portes, au motif qu'elles volent du tissu. L'escalier de secours plie sous leur poids, les échelles des pompiers sont trop courtes de plusieurs étages, et beaucoup sautent des fenêtres du neuvième étage plutôt que de brûler vives.

OUVRIERS MORTS
146

Le 25 mars 1911, sur 500 employés de l'usine : près de trois sur dix ne sont pas ressortis vivants

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Les propriétaires, Max Blanck et Isaac Harris, sont acquittés. Surassurés, ils touchent plus que leurs pertes, un bénéfice de 400 dollars par victime ; en 1914, au civil, ils versent 75 dollars par vie perdue. Deux ans après l'incendie, Blanck verrouille de nouveau une porte de son usine pendant les heures de travail : 20 dollars d'amende. L'État de New York, lui, adopte trente-six lois rédigées par la commission d'enquête qui suit, et elles servent de modèle au reste du pays.

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Cent deux ans plus tard, l'atelier a déménagé au Bangladesh. À Savar, la veille du 24 avril 2013, des fissures apparaissent dans les murs du Rana Plaza, un immeuble de huit étages où des ouvriers cousent pour Benetton, Mango, Primark ou Walmart ; le lendemain, les directeurs des ateliers leur laissent le « choix » : travailler, ou rentrer chez eux et ne jamais revenir. L'immeuble s'effondre dans la journée : 1 134 morts selon l'Organisation internationale du travail, qui a présidé le dispositif d'indemnisation, 1 136 ou 1 138 selon d'autres décomptes. L'OIT a estimé à près de 30 millions de dollars le coût total des indemnités, pour les familles des morts et les blessés réunis. En mai 2026, le procès pour meurtre du propriétaire, Sohel Rana, détenu, et de quarante coaccusés n'avait toujours pas abouti : 150 des 594 témoins avaient déposé.

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Bhopal, en Inde, n'entre pas dans ce compte, et c'est voulu. Le 3 décembre 1984, l'usine de pesticides d'Union Carbide laisse échapper un nuage d'isocyanate de méthyle qui traverse la ville : environ 500 000 personnes sont exposées, quand l'équipe de nuit comptait une centaine d'ouvriers. Ses morts sont d'abord des habitants, pas des travailleurs, mais son bilan dit qui fixe le prix d'un mort : Union Carbide proposait en 1985 d'indemniser 1 408 décès, la Cour suprême indienne a validé en 1989 un règlement de 470 millions de dollars calculé sur 3 000, le gouvernement en a fait valoir 5 295 en 2010, et la Cour a refusé en mars 2023 de rouvrir l'accord.

Blanchisserie à vapeur d'Abbeville pendant la Première Guerre mondiale : des femmes tendent des draps devant de grandes repasseuses à rouleaux entraînées par engrenages · aquarelle de Beatrice Lithiby, Imperial War Museums, domaine public

Blanchisserie à vapeur d'Abbeville pendant la Première Guerre mondiale : des femmes tendent des draps devant de grandes repasseuses à rouleaux entraînées par engrenages

aquarelle de Beatrice Lithiby, Imperial War Museums, domaine public

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En mars 2007, à Tulsa, dans l'Oklahoma, Eleazar Torres-Gomez débloque un bourrage de linge mouillé sur le convoyeur qui alimente un séchoir industriel de la blanchisserie Cintas. Il tombe dans la machine en marche et y reste prisonnier vingt minutes, à près de 150 °C. Selon l'OSHA, l'usine n'arrêtait ni ne consignait les machines avant qu'on les débloque, et ne formait pas ceux qui le faisaient. « L'idée de ce que mon père a dû souffrir nous hante chaque jour », a dit son fils, Emmanuel.

AMENDE PROPOSÉE PAR L'OSHA
2,78 MILLIONS
$

La plus lourde jamais infligée à une entreprise de services. Cintas l'a contestée, puis a transigé en décembre 2008 : 2,76 millions pour six dossiers, dont celui de cette mort

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Si l'entreprise installe des harnais, c'est aussi parce qu'un mort coûte plus cher qu'un ruban jaune.

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La sécurité au travail n'a jamais progressé par bonté d'âme : après Triangle comme après l'amiante, ce sont les morts comptés, les procès et les amendes qui ont changé les lois — à condition que quelqu'un pose la question de Ramazzini.

✦Le mot de la fin

DIS-MOI TON MÉTIER, JE TE DIRAI DE QUOI TU MEURS

L'essentiel en 5 questions-clés

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