Besoin d'aide. Si vous avez des idées suicidaires, ou si vous vous inquiétez pour un proche, appelez le 3114, le numéro national de prévention du suicide, gratuit et joignable 24 h/24 et 7 j/7. En cas de danger immédiat, appelez le 15 ou le 112. Les numéros de la Belgique, de la Suisse et du Canada sont en fin d'article.
Le suicide passe pour le plus intime des gestes, celui qu'aucun chiffre ne saurait saisir. Pourtant, d'une année à l'autre, il frappe les mêmes. En France, ce sont surtout des hommes, d'autant plus exposés qu'ils sont âgés, sans travail stable ou qu'ils vivent dans les campagnes les plus fragiles. L'Observatoire national du suicide (ONS) le rappelle en reprenant le mot de Durkheim : le suicide, « loin d'être un fait isolé et personnel, est un "fait social" ».
Ces morts disent la solitude du grand âge, la perte d'un rôle quand vient la retraite, le poids des revenus, et des normes qui apprennent aux hommes à taire ce qu'ils ressentent. Elles disent aussi un silence. Le suicide des personnes âgées, celles qui en meurent le plus, reste selon l'ONS une thématique « assez peu couverte médiatiquement, voire "invisibilisée" », quand celui des jeunes frappe davantage l'opinion. Et l'on hésite à en parler, parce qu'une certaine manière d'en parler peut tuer.
En 2024, 8 744 personnes se sont suicidées en France, selon l'Inserm ; en 2021, 727 000 dans le monde, selon l'Organisation mondiale de la santé (OMS). Reste la question qui dérange : si ces morts suivent l'âge, le sexe et la place de chacun, que peut une société contre elles ? Les chiffres répondent en partie : le suicide a reculé pendant trente-cinq ans en France, avant que la courbe ne s'arrête au début des années 2020, et des mesures précises ont fait leurs preuves.
En France, trente-cinq ans de baisse, puis un plancher
Au milieu des années 1980, la France revient au niveau du début du XXe siècle : 22 suicides pour 100 000 habitants. Puis le taux recule lentement, jusqu'à passer, en 2012, sous la barre des 15.
Selon l'ONS, cette baisse semble avoir atteint un plancher au tournant des années 2020. La légère remontée de 2022 tient d'abord à ceux qui étaient déjà, de très loin, les plus exposés : les hommes de plus de 85 ans.
Les deux années suivantes la démentent en partie. Selon le CépiDc de l'Inserm, la France compte 8 868 suicides en 2023, puis 8 744 en 2024, contre 9 200 en 2022. Le plancher n'en est peut-être pas un ; il faudra les années suivantes pour le dire.
Taux standardisé et provisoire du CépiDc, contre 13,5 en 2022 selon le même calcul ; en comparaison européenne, la France était à 13,3 en 2021, au-dessus de la moyenne de l'Union (10,2)
6 611 hommes et 2 133 femmes en 2024
Dernière année analysée en détail par l'Observatoire national du suicide : les causes de décès paraissent avec près de deux ans de décalage
Qui meurt :des hommes surtout, et d'abord les plus âgés
Le visage le plus exposé est celui d'un homme de plus de quatre-vingt-cinq ans. Chez eux, on compte 86 suicides pour 100 000 en 2022, contre 11 chez les femmes du même âge. L'ONS cite la perte d'autonomie, les maladies invalidantes, les deuils, la baisse de revenu à la mort du conjoint et l'isolement social ; pour les hommes, la retraite peut aussi faire perdre un rôle et des liens.
Les femmes sont plus souvent hospitalisées après une tentative, mais ce sont les hommes qui en meurent le plus. Ce paradoxe du genre s'observe dans la majorité des pays du monde. La recherche y voit surtout l'effet de normes de genre : les femmes sont socialisées à exprimer leurs émotions, les hommes à les camoufler.
Chez les jeunes adultes, où l'on meurt peu, le suicide est la deuxième cause de décès, après les accidents de la route. En 2022, un décès sur cinq chez les hommes de 25 à 34 ans était un suicide.
Le risque suit aussi la place qu'on occupe. Selon l'ONS, les plus exposés sont les plus vulnérables aux ruptures de liens, au travail comme dans la vie : chômeurs, inactifs, emplois précaires. Les hospitalisations pour geste auto-infligé sont presque trois fois plus fréquentes chez les 20 % les plus pauvres que chez les 20 % les plus aisés, et particulièrement élevées chez les jeunes qui vivent hors d'un logement familial, les adolescentes qui vivent avec un parent seul et les jeunes mères seules.
Les campagnes paient aussi leur part. Selon la Mutualité sociale agricole (MSA), pour l'ensemble des 15-64 ans, le risque de suicide est près de moitié plus élevé dans les « marges rurales », des territoires peu attractifs aux populations fragiles. Chez les assurés du régime agricole qui consomment des soins, il dépasse de 43 % celui de l'ensemble des assurés du même âge (15-64 ans, 2015-2016), et il est deux fois plus élevé après 65 ans, surtout chez les anciens exploitants. Santé publique France relève elle aussi, certaines années, une surmortalité chez les exploitants, et le monde agricole a son propre plan de prévention.
L'Observatoire national du suicide consacre aussi une fiche aux détenus, chez qui il relève un taux de suicide en hausse.
Aucune de ces caractéristiques n'explique à elle seule un suicide. Elles se cumulent avec l'état de santé, les troubles psychiques, à commencer par la dépression, et les événements d'une vie.
Les tentatives, et la courbe des adolescentes
Le suicide ne se résume pas à ceux qui en meurent. Rapportées aux suicides de la même année, les tentatives estimées en 2021 font une vingtaine à une trentaine de tentatives pour un décès.
estimation du Baromètre santé ; 58 % ont conduit aux urgences
64 % de femmes
Baromètre santé 2021
C'est chez les adolescentes et les jeunes femmes que la courbe a changé de sens. Leurs hospitalisations pour geste auto-infligé augmentent depuis 2016, et la hausse s'est accélérée à partir de 2020. Chez les garçons et les jeunes hommes, ces indicateurs restent stables. La pandémie, elle, n'a pas fait monter les suicides dans leur ensemble : une étude portant sur 21 pays, publiée en 2021 dans The Lancet Psychiatry, n'a trouvé dans aucun d'eux de hausse significative au cours de ses premiers mois.
Entre 2015 et 2023, le taux d'hospitalisation des jeunes femmes de 15 à 19 ans pour ce motif a augmenté de plus de moitié. Le taux de suicide des femmes de moins de 25 ans a doublé entre 2015 et 2022, même s'il reste le plus faible de toutes les catégories d'âge et de sexe. 183 adolescentes et jeunes femmes se sont suicidées en 2022, contre 132 en 2019, un peu moins pourtant que dans les années 1980 et 1990.
L'ONS rapproche cette évolution de la hausse des pensées suicidaires et des syndromes dépressifs observée chez une partie des jeunes femmes depuis 2014. Parmi les hypothèses qu'il avance : les violences sexistes et sexuelles auxquelles les adolescentes sont exposées, et des injonctions de genre que les réseaux sociaux amplifient.
Dans le monde, une mort sur cent
Selon l'OMS, le suicide tue dans le monde davantage que le paludisme, le VIH/sida ou le cancer du sein. C'est la troisième cause de décès des 15-29 ans, et la deuxième chez les jeunes femmes. Les hommes en meurent plus de deux fois plus souvent que les femmes.
davantage que les guerres et les homicides
où vit la majorité de la population mondiale
taux standardisé par âge
Taux de suicide par région de l'OMS en 2021, standardisé par âge (OMS)
pour 100 000 hab.La baisse n'est pas la même partout. Le taux a reculé de près de moitié dans les régions européenne et du Pacifique occidental, de 3 % seulement en Afrique, et seule la région des Amériques l'a vu augmenter, de 17 %. Au rythme observé, l'objectif fixé par les Nations unies, un tiers de baisse d'ici à 2030, ne serait pas atteint.
Derrière ces moyennes, les écarts entre pays sont considérables. Selon les estimations de l'OMS pour 2021, le Lesotho compte 40,7 suicides pour 100 000 habitants et l'Eswatini 31,7 ; en Asie et en Europe, la Corée du Sud (20,5), la Russie (17,8) et la Lituanie (16,6) sont parmi les plus touchées. Mais ces chiffres sont en grande partie calculés : l'OMS n'a de données de bonne qualité que pour 86 de ses 183 États membres, et les 97 autres, où le taux est estimé, totalisent environ 61 % des suicides du monde.
Rappeler, répondre :la main tendue au bon moment
Selon l'OMS, beaucoup de suicides surviennent dans un moment de crise, quand la capacité à faire face aux épreuves cède. Une aide reçue à ce moment-là peut éviter un suicide. Parmi les raisons du recul des dernières décennies, la recherche que cite l'ONS compte de meilleurs traitements des troubles mentaux et des programmes nationaux, avec des lignes d'écoute et un suivi de ceux qui ont tenté.
Avoir déjà tenté de mettre fin à ses jours est, selon l'OMS, l'un des principaux facteurs de risque. Le dispositif VigilanS garde donc le contact avec ces personnes, par téléphone ou par courrier, de quelques jours à six mois après leur geste. Évalué par Santé publique France sur plus de 23 000 patients, entre 2015 et 2017, il réduit de 38 % le risque d'une nouvelle tentative dans l'année. La France comptait 32 centres VigilanS en 2023.
contre 5 014 chez autant de patients non suivis, 2015-2017
Le 3114. Depuis le 1er octobre 2021, la France a un numéro national de prévention du suicide, tenu par des infirmiers et des psychologues formés, répartis dans 18 centres de réponse. Il s'adresse aux personnes qui ont des idées suicidaires, à leurs proches, et aux professionnels de santé qui cherchent un avis.
Le Sri Lanka, ou ce que change l'accès aux moyens
Dans les campagnes d'Asie, le flacon de pesticide agricole est longtemps resté posé à portée de main, dans la maison ou l'appentis. Avalés lors d'une crise impulsive — une dispute familiale, une dette, un deuil —, les insecticides organophosphorés bloquent une enzyme des synapses nerveuses, l'acétylcholinestérase : les muscles respiratoires se paralysent et la victime meurt d'asphyxie, souvent loin d'un hôpital équipé de respirateurs. Quand le produit disponible chez soi pardonne moins, une crise brève qui n'aurait pas tué ailleurs devient mortelle.
Au Sri Lanka, le taux de suicide a ainsi été multiplié par huit entre 1950 et 1995, jusqu'à 47 pour 100 000 habitants. Le pays interdit alors l'importation et la vente des pesticides les plus toxiques (classe I de l'OMS en 1995, puis endosulfan en 1998). En dix ans, le taux national est divisé par deux, sans report massif vers d'autres moyens.
Une étude publiée en 2007 dans l'International Journal of Epidemiology compte 19 769 suicides de moins entre 1996 et 2005 qu'au cours des dix années précédentes, sans lien avec l'évolution du chômage, de l'alcool, des divorces ou de la guerre civile. La démonstration fondatrice est européenne. Au Royaume-Uni, entre 1960 et 1971, le gaz de ville cesse peu à peu d'être toxique ; une étude publiée en 1976 montre que, dans toutes les catégories d'âge et de sexe, les suicides par le gaz domestique reculent au rythme où baisse sa teneur en monoxyde de carbone.
L'OMS fait désormais de la restriction de l'accès aux moyens (pesticides, armes à feu, certains médicaments) le premier pilier de son programme LIVE LIFE, avant même le traitement médiatique responsable, le soutien aux adolescents et le suivi des personnes en crise.
Werther et Papageno :la manière d'en parler compte
À la fin du XVIIIe siècle, Les Souffrances du jeune Werther, le roman de Goethe dont le héros met fin à ses jours, est suivi de suicides en Europe et interdit dans plusieurs pays. Le phénomène porte depuis son nom : certaines manières de parler du suicide entraînent des suicides supplémentaires.
Une méta-analyse publiée en 2020 dans le BMJ l'a mesuré : après la couverture du suicide d'une célébrité, les suicides augmentent en moyenne de 13 % dans les semaines suivantes, surtout quand le traitement est répété, mis en avant, décrit le moyen ou le lieu, ou favorise l'identification. Les jeunes, les personnes souffrant de troubles psychiques, celles qui ont déjà fait une tentative et les endeuillés par suicide y sont les plus sensibles.
L'effet inverse porte le nom de Papageno, personnage de La Flûte enchantée de Mozart qui renonce à mourir quand son entourage lui rappelle d'autres issues. Selon l'OMS, les récits de personnes ayant surmonté une crise suicidaire peuvent réduire les suicides. Aux États-Unis, une chanson à succès titrée du numéro national de prévention a été suivie de près de 10 000 appels supplémentaires et, selon une estimation du BMJ (2021), de 245 suicides de moins que prévu en 34 jours (intervalle de 36 à 453).
L'OMS recommande aux journalistes (mise à jour 2023) d'indiquer où trouver de l'aide, de taire le moyen et le lieu, de ne pas présenter le suicide comme une solution ni le réduire à une cause unique, et de donner la parole à ceux qui ont traversé une crise. En France, le programme Papageno accompagne les rédactions.
Ce que les chiffres taisent
Les suicides se comptent mal. En France, la dernière évaluation, portant sur 2006, les estimait sous-estimés de 9,4 %, cachés parmi les morts de cause inconnue ou d'intention indéterminée ; elle n'a jamais été refaite. Depuis 2018, le certificat de décès comporte une case « suicide », et l'institut médico-légal de Paris transmet ses données. La hausse apparente de 2018-2019 par rapport à 2017 tient donc en grande partie à un meilleur comptage, et non à une augmentation des suicides.
La définition elle-même a ses frontières. Là où l'aide à mourir est légale, ces morts ne sont pas comptées comme des suicides : en Oregon, la loi dispose que recourir à l'aide à mourir « n'est pas un suicide », et les autorités sanitaires recommandent aux médecins d'inscrire la maladie en cause du décès, et une mort « naturelle ».
Un taux ne dit rien non plus des proches endeuillés, dont certains sont eux-mêmes plus exposés au risque. Mais un fait social peut se défaire. Les quarante dernières années en France, comme l'exemple du Sri Lanka, montrent que ces chiffres peuvent baisser.
Besoin d'aide ?
Le 3114 ne s'adresse pas qu'aux personnes en crise : les proches qui s'inquiètent et les professionnels de santé qui cherchent un avis peuvent l'appeler aussi. Des infirmiers et des psychologues formés y répondent, partout en France, outre-mer compris.
Hors de France : en Belgique, le Centre de prévention du suicide répond au 0800 32 123 ; en Suisse, La Main Tendue au 143 ; au Canada, la ligne 988 répond par appel ou par texto.



