Une partie de ce récit est vraie, une autre a été construite bien plus tard, sans document, et les morts celtes de Samhain se réduisent à quelques personnages de légende écrits par des moines. Les morts bien réels de cette histoire sont des paysans irlandais chassés par la faim, qui ont emporté leurs lanternes de navet en Amérique.
La grotte d'Oweynagat :un pendu qui a soif
À Rathcroghan, la grotte d'Oweynagat passait pour une porte de l'Autre Monde. Un récit du Xe siècle y envoie Nera, un soir de Samhain : le roi Ailill promet un prix à qui nouera un lien d'osier au pied d'un captif pendu la veille. Le captif se met à parler : « J'avais très soif quand on m'a pendu. » Nera le porte sur son dos jusqu'à une maison ; le mort boit, crache sa dernière gorgée au visage des habitants, et tous meurent.
Voilà le revenant de Samhain tel que l'écrivent les moines : pas un ancêtre venu visiter les siens, un pendu qui veut un verre. Dans ces récits, Samhain est la fête du 1er novembre qui ouvre l'hiver, le temps des assemblées et des rencontres avec l'Autre Monde. C'est aussi une mauvaise nuit pour être roi : Muirchertach mac Ercae et Diarmait mac Cerbaill y meurent chacun blessés, brûlés et noyés. Pour Muirchertach, les annales précisent : dans une cuve de vin.
Mais ces textes datent de siècles après la christianisation. L'historien Ronald Hutton le rappelle : rien n'y montre une grande fête de tous les Celtes, et aucun ne décrit de cérémonie religieuse. La « fête païenne des morts » vient de l'anthropologue James Frazer, qui l'a déduite sans document. Plus ancien que ces textes, le calendrier gaulois de Coligny (IIe siècle) porte un mois nommé SAMON : un nom, pas un récit.

Le calendrier gaulois de Coligny (IIe siècle), où figure un mois SAMON
musée Lugdunum, domaine public
Tlachtga :des cendres, mais pas de preuve
La tradition place le grand feu de Samhain sur la colline de Ward, dans le comté de Meath : le site de Tlachtga. Les fouilles y ont trouvé des traces de combustion à grande échelle et des os de festins, dans une phase datée de la conversion de l'Irlande, vers 400-520. Les archéologues jugent tentant d'y voir les feux de Samhain, et difficile de le prouver : le travail du métal, la cuisson des poteries ou du verre laissent aussi des cendres.
Quant au feu d'où tous les foyers d'Irlande auraient été rallumés, aucun texte médiéval connu n'en parle. Il apparaît chez l'historien Geoffrey Keating, d'après une source que personne n'a retrouvée.
Plus de mille ans après l'époque païenne ; pour Ronald Hutton, la seule mention historique de rites païens à Samhain
Près d'Armagh, à Navan Fort, autre site souvent cité, on a même exhumé le crâne d'un singe magot d'Afrique du Nord, sans doute un animal de compagnie : un visiteur venu d'un autre monde, au moins celui-là. L'Irlande ancienne avait ses sites cérémoniels ; ce qui manque, c'est le lien prouvé avec la nuit du 31 octobre.
La Toussaint, coupable idéale
À Rome, la fête de tous les martyrs tombait d'abord le 13 mai, date que certains rapprochent des Lémuries : ces nuits-là, selon Ovide, le chef de famille marchait pieds nus à minuit en crachant des fèves noires par-dessus son épaule pour chasser les spectres. Le lien est discuté, mais la fête des morts que l'Église aurait recouverte était peut-être romaine.
Le 1er novembre s'impose en 835 dans tout l'Empire franc comme fête de tous les saints : la Toussaint. Ronald Hutton voit dans ce choix une idée germanique plutôt que celte : rien ne montre que l'Église ait voulu recouvrir Samhain. Sa veille, le 31 octobre, All Hallows' Eve, a seulement prêté son nom à la fête : Hallowe'en.
L'Église a pourtant bien un jour des morts, avec une date et un auteur : le 2 novembre. Odilon, abbé de Cluny, l'institue pour son abbaye et les monastères qui en dépendent, en 998 selon la tradition, plutôt après 1030 selon la Catholic Encyclopedia ; l'Église entière l'adopte ensuite. La fête des morts qu'on prête aux Celtes sans document, des moines l'ont écrite noir sur blanc, au lendemain de la Toussaint.
Des navets dans les cuisines d'Écosse et d'Irlande
Déguisements et tournées de porte en porte sont, eux, attestés, mais à l'époque moderne : le guising, la tournée déguisée, apparaît en Écosse au XVIe siècle, puis en Irlande. Qu'il ait servi à tromper les morts est une explication, pas un fait.
En Angleterre, la tournée a un ancêtre qui, lui, regarde vraiment vers les morts : le souling. Aux jours de la Toussaint, les pauvres vont de maison en maison demander un soul cake, un petit gâteau rond aux épices marqué d'une croix ; pour chaque gâteau reçu, on doit une prière pour les morts. Shakespeare y fait allusion dans Les Deux Gentilshommes de Vérone : « geindre comme un mendiant à la Toussaint ». La Réforme supprime les prières pour les morts, mais la tournée ne s'éteint dans la plupart des régions anglaises qu'au XIXe siècle.
Si l'on cherche un ancêtre documenté au « des bonbons ou un sort », en voici un : un gâteau contre une prière pour les morts.
La lanterne était un navet évidé, taillé en visage grimaçant, une braise à l'intérieur, courant au XIXe siècle en Irlande et dans les Highlands. Quiconque a creusé un navet cru comprend pourquoi la citrouille a gagné.

Lanterne d'Halloween irlandaise traditionnelle, taillée dans un navet
Rannṗáirtí anaiṫnid, Wikimedia Commons (CC BY-SA 3.0)
Les bateaux-cercueils
Le passage vers l'Amérique, lui, a des morts et des dates. Entre 1845 et 1852, la Grande Famine tue environ un million d'Irlandais et en pousse plus d'un million d'autres à l'exil. Pour les paysans sans terre, résume un historien, c'est l'émigration ou l'extinction. Beaucoup partent des ports de l'ouest sur des navires surchargés et mal ravitaillés, les « bateaux-cercueils », où l'on meurt beaucoup.
La famine, puis l'exil ; certaines villes perdent jusqu'aux deux tiers de leurs habitants
Avec les survivants voyagent les coutumes d'automne, mêlées à celles des Écossais. En Amérique, le navet devient citrouille.
Ce qu'il reste de la nuit des morts
Au XXe siècle, les États-Unis en font une fête commerciale, puis l'exportent partout. En 2026, selon la National Retail Federation, trois Américains sur quatre comptent la fêter. Chez les animaux de compagnie, le costume préféré est la citrouille : le navet des paysans irlandais a fini sur le dos des chats et des chiens.
Trois postes de l'argent d'Halloween, sur 13,5 milliards prévus (États-Unis, 2026)
milliards USD
Carte postale américaine « Halloween Greetings », début du XXe siècle
domaine public
Samhain n'a sans doute jamais été la « nuit où le voile s'amincit » des réseaux sociaux : c'est l'anthropologue James Frazer qui a donné aux Celtes, sans document, cette nuit des morts sur mesure. Une fête dont on ne sait presque rien pèse aujourd'hui, selon les prévisions des commerçants américains, 13,5 milliards de dollars. Ce que nous célébrons le 31 octobre n'est pas la mémoire des Celtes. C'est celle d'une histoire que nous avons inventée pour eux.



