Vous venez d'inspirer. Dans cette bouffée sont entrées des poussières trente fois plus fines qu'un cheveu, nées d'un pot d'échappement, d'un poêle à charbon ou d'un champ qui brûle à des centaines de kilomètres. Vous recommencerez dans quelques secondes, puis encore, jusqu'à la fin. C'est tout le génie de ce meurtrier : la victime lui ouvre la porte elle-même, plusieurs fois par minute.
Le feu a fait de nous des humains. Il cuit, il chauffe, il fait tourner les moteurs, et sa fumée est devenue le premier risque environnemental de mort sur la planète. Pourtant, presque personne n'en meurt sur le papier : les certificats de décès disent infarctus, AVC, asthme. Les particules fines racontent une humanité qui a appris à combattre la fumée qu'elle voit, et qui a laissé courir celle qu'elle ne voit pas.
Selon une estimation de l'Organisation mondiale de la santé publiée en 2021, la pollution de l'air cause environ sept millions de morts prématurées chaque année : des morts calculées, qu'aucun certificat ne nomme. Elle ne choisit pas au hasard. Près de neuf morts de l'air extérieur sur dix surviennent dans les pays pauvres ou à revenu intermédiaire ; la fumée des maisons frappe d'abord les femmes et les enfants qui vivent près du foyer ; et partout, les cœurs déjà malades sont les plus menacés.
Décompte plus récent que celui de l'OMS : le Health Effects Institute compte 7,9 millions de décès en 2023, dont 86 % par maladies non transmissibles : cœur, poumons, diabète, démence
Trente fois plus fin qu'un cheveu

Camion frigorifique à l'arrêt, Lille, janvier 2018
Lamiot, Wikimedia Commons
Prenez un de vos cheveux et fendez-le en trente dans le sens de la longueur : chaque brin aurait à peu près la largeur des plus grosses particules PM2.5, qui mesurent 2,5 micromètres au plus. À cette taille, on ne les voit pas, on ne les sent pas, on ne tousse pas. Le nez et la gorge arrêtent les grosses poussières ; les plus fines descendent jusqu'au fond des poumons, et certaines passent dans le sang.
Là commence la partie que personne ne remarque. Une fois dans la circulation, les particules gagnent le cœur. Elles rendent les vaisseaux plus étroits et plus rigides, et le sang plus prompt à coaguler. Un jour, un caillot bouche une artère : dans le cœur, c'est l'infarctus ; dans le cerveau, l'accident vasculaire cérébral.
Voilà pourquoi les morts de la pollution ont si rarement l'air de morts de la pollution. Selon l'OMS, plus des deux tiers des décès dus à l'air extérieur viennent des maladies du cœur et des AVC ; le cancer du poumon, auquel on pense d'abord, n'en fait qu'une petite part. Vous respirez un pot d'échappement, et c'est votre cœur qui lâche. Depuis 2010, l'American Heart Association juge les preuves « compatibles avec une relation causale ».
Cardiopathies ischémiques et AVC ; la bronchopneumopathie chronique et les infections respiratoires en font 14 % chacune, le cancer du poumon 4 % ⧉ [OMS](https://www.who.int/news-room/fact-sheets/detail/ambient-(outdoor)-air-quality-and-health)
Le brouillard jaune, puis l'air limpide
Les morts de l'air ont d'abord été visibles. En décembre 1952, un brouillard chargé de fumée de charbon recouvre Londres pendant cinq jours. On lui attribue alors environ 4 000 morts ; une étude de 2001 compte près de 12 000 décès excédentaires jusqu'en février 1953. Le Royaume-Uni vote son Clean Air Act en 1956. On avait vu le tueur, on l'a chassé.
Le plus inquiétant restait à découvrir : l'air qui tue peut être limpide. En 1993, des chercheurs américains publient le suivi de 8 111 adultes de six villes pendant quatorze à seize ans. À tabac et autres risques égaux, on meurt un quart de plus dans la ville la plus polluée que dans la plus propre, et le lien le plus fort tient aux particules fines.
L'Agence américaine de protection de l'environnement fixe sa première norme pour les PM2.5 en 1997, et depuis, chaque révision baisse la barre. En 2021, l'OMS divise par deux sa valeur guide annuelle, de 10 à 5 microgrammes par mètre cube. À ce niveau d'exigence, presque toute l'humanité vit hors norme : 99 % de la population mondiale respire un air au-delà des limites de l'OMS. Le 1 % restant ne s'est pas manifesté.
Plus de 6 000 villes de 117 pays mesuraient leur air en 2022 : la question n'est plus qui est exposé, mais qui ne l'est pas
Le diesel, ou comment sauver la banquise en asphyxiant la poussette

Locomotive diesel en pleine fumée
Sergeev Pavel, Wikimedia Commons
En 1997, l'année de la première norme américaine sur les particules fines, le protocole de Kyoto fait du dioxyde de carbone l'ennemi public. Or un moteur diesel consomme moins et rejette moins de CO2 au kilomètre qu'un moteur à essence. L'Europe avait déjà pris le pli : gazole moins taxé à la pompe, taxes allégées pour les voitures qui émettent peu de CO2. En Europe de l'Ouest, le diesel passe d'un peu plus d'une voiture neuve sur cinq en 1994 à une sur trois en 2000.
Le calcul avait une élégance de comptable. Pour sauver la banquise de nos arrière-petits-enfants, on a rejeté des suies et des oxydes d'azote au niveau exact des poussettes, et ces oxydes se changent dans l'air en particules fines. On a présenté de beaux bilans carbone aux sommets internationaux, et la facture est arrivée en infarctus.
Il manquait la tricherie. En septembre 2015, l'agence américaine de l'environnement accuse Volkswagen : un logiciel reconnaissait les tests d'émissions pour n'activer la dépollution qu'à ce moment-là. Sur la route, les voitures rejetaient jusqu'à quarante fois les oxydes d'azote autorisés. Non seulement le diesel empoisonnait, mais il mentait sur la dose : une transaction perdant-perdant d'une pureté absolue.
Delhi, Pékin, Cracovie, New York :quatre façons d'étouffer
À New Delhi, l'hiver a une odeur. De novembre à février, la fumée des voitures, la poussière des chantiers et les ordures qu'on brûle stagnent au-dessus de la ville, et le vent du nord-ouest y ajoute celle des champs du Pendjab et de l'Haryana, où les paysans brûlent les chaumes : la plupart disent n'avoir aucun autre moyen de préparer la récolte suivante. En 2019, la pollution de l'air a tué 1,67 million de personnes en Inde, plus d'un décès sur six dans le pays. Un habitant de Delhi respire un air près de dix-huit fois plus chargé que la valeur guide de l'OMS ; à ce régime, il perd huit ans d'espérance de vie, selon l'université de Chicago.
Pékin a eu, elle, un délateur officiel. En novembre 2010, le compteur de l'ambassade des États-Unis publie sur Twitter une mesure au-delà du maximum de l'échelle américaine, plafonnée à 500, avec une mention que l'échelle ne prévoyait pas : Crazy Bad, complètement dingue. En janvier 2013, le même compteur affiche 755, sur une échelle censée s'arrêter à 500. En septembre, le gouvernement lance son plan contre la pollution : plus d'un millier d'usines très polluantes à fermer à Pékin, moins de charbon, les vieux véhicules à la casse.
L'hiver 2017, dans le Hebei voisin, un village a vu détruire tous ses poêles à charbon ; ailleurs, des écoles n'ont plus de chauffage, et des enseignants font classe dehors, au soleil. Début décembre, le ministère de l'Environnement réautorise le charbon là où rien ne le remplace. En 2023, la municipalité annonce des particules fines en baisse de 64 % depuis 2013, même si l'air y reste six fois au-dessus de la valeur guide. L'autoritarisme, il s'avère, est un excellent remède contre les particules fines ; contre le froid, beaucoup moins.
Cracovie, la ville du dragon cracheur de feu, a longtemps vécu dans la fumée de ses poêles. Dans le sud de la Pologne, beaucoup de maisons se chauffent l'hiver au charbon, dans de vieilles chaudières que les Polonais appellent kopciuchy, à peu près les « crache-suie ». En septembre 2019, la ville interdit le charbon et le bois pour le chauffage : amendes jusqu'à 5 000 złotys, inspecteurs équipés d'un drone et d'une caméra thermique, et interdiction étendue aux barbecues fixes, les barbecues portables étant graciés. Classée trois ans plus tôt parmi les dix villes les plus polluées de l'Union, Cracovie n'est plus que vingtième en 2024 ; à l'échelle du pays, la Pologne compte pourtant encore environ 25 000 morts attribuables aux particules fines au-delà de la valeur guide de l'OMS en 2023, selon l'Agence européenne pour l'environnement.
Pour l'ensemble de l'Union, la même agence compte 182 000 décès attribuables en 2023 aux particules fines au-delà de la valeur guide de l'OMS ; ce nombre a baissé de 57 % depuis 2005. En France métropolitaine, Santé publique France estime en 2021 que près de 40 000 décès par an sont attribuables aux PM2,5, d'après les concentrations de 2016 à 2019 ; une étude précédente en comptait 48 000 pour 2007-2008.
Le premier confinement a fourni l'expérience que personne n'aurait osé commander. Selon la même agence, la baisse de la pollution observée au printemps 2020 a évité environ 2 300 décès liés aux PM2,5. Le pays s'est arrêté quelques semaines, et l'air a rendu des vies.
L'Occident, qui croyait avoir réglé son smog, a reçu un rappel en juin 2023. La fumée des incendies du Québec descend sur le nord-est des États-Unis, et dans la nuit du 6 au 7 juin, New York a l'air le plus pollué de toutes les grandes villes du monde. Au matin, Delhi avait repris son titre, ce qui n'empêche pas l'indice de qualité de l'air de dépasser brièvement 400 dans certains quartiers de New York. Nous pensions avoir exporté nos fumées ; les forêts se sont chargées de nous les renvoyer par courrier express.
Le feu de la cuisine
L'autre pollution, celle des maisons, ne passe pas à la télévision. Elle tient dans une pièce : un foyer ouvert ou un mauvais poêle, du bois, du charbon de bois, des résidus de récolte, de la bouse séchée ou du kérosène, et une marmite. Environ 2,1 milliards de personnes cuisinent encore ainsi, selon l'OMS, pour la plupart pauvres, dans des pays à revenu faible ou intermédiaire. Dans une maison mal aérée, la fumée peut contenir cent fois plus de particules fines que le niveau acceptable.
Les plus exposés sont ceux qui passent leurs journées près du feu : les femmes qui préparent les repas et les jeunes enfants qui restent auprès d'elles. Ce sont aussi eux qui ramassent le combustible. Selon l'OMS, la fumée domestique a causé 2,9 millions de décès en 2021, d'abord par infarctus et AVC, puis par infections respiratoires, bronchopneumopathie chronique et cancer du poumon. Elle est en cause dans près de la moitié des morts par infection respiratoire basse chez les enfants de moins de cinq ans.
Le bilan des enfants ne s'arrête pas à la cuisine. Le rapport State of Global Air 2024, publié par le Health Effects Institute avec l'UNICEF, lie la pollution de l'air à plus de 700 000 décès d'enfants de moins de cinq ans en 2021. C'est 15 % de toutes les morts d'enfants de cet âge dans le monde.
Le jour où l'air est entré sur un certificat de décès
Pendant des décennies, la pollution a tué sans signer. Sur les certificats, on lisait arrêt cardiaque, insuffisance respiratoire, asthme. Personne n'était jamais mort « de la pollution ».
Ella Adoo-Kissi-Debrah vivait à Lewisham, dans le sud-est de Londres, à vingt-cinq mètres de la South Circular, l'une des routes les plus chargées de la capitale. Son asthme était sévère : entre 2010 et 2013, elle est conduite à l'hôpital près de trente fois. Elle meurt en février 2013, à neuf ans. En 2014, une première enquête conclut à une insuffisance respiratoire aiguë due à un asthme sévère.
Sa mère, Rosamund, ne s'en contente pas et réclame une nouvelle enquête. Un rapport du professeur Stephen Holgate relève une « association frappante » entre les hospitalisations d'urgence d'Ella et les pics de dioxyde d'azote et de particules mesurés près de chez elle. En 2019, la justice ordonne de tout reprendre.
En décembre 2020, le coroner adjoint Philip Barlow conclut qu'« Ella est morte d'un asthme auquel a contribué l'exposition à une pollution de l'air excessive ». L'État n'avait pas ramené le dioxyde d'azote sous les limites fixées par la loi, ce qui a peut-être contribué à sa mort ; les particules dépassaient les valeurs guides de l'OMS ; et personne n'avait dit à sa mère que l'air pouvait aggraver l'asthme de sa fille. Pour la première fois au Royaume-Uni, la pollution de l'air figure parmi les causes d'un décès. Il aura fallu près de huit ans et deux enquêtes pour qu'un mot s'ajoute à un certificat.
Et maintenant, respirez
Nous avons peur de ce qui se voit : l'attentat, le crash, le requin. Le terrorisme a tué 5 582 personnes dans le monde en 2025 ; la pollution de l'air en tue plus de trois fois autant chaque jour, sans une minute de silence. La route, elle, tue environ 1,16 million de personnes par an, et nous bouclons au moins notre ceinture.
Le vrai visage de la faucheuse (Morts/an)
mortsLa bonne nouvelle tient en trois villes : Londres, Pékin, Cracovie ont fait reculer leur fumée quand elles l'ont décidé. La mauvaise : chaque fois, il a fallu que la fumée se voie.


