Les selfies tuent plus que les requins : anatomie d'une mort absurde
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Lesselfies tuent plus quelesrequinsanatomie d'une mort absurde

Entre 2011 et 2017, les selfies ont tué au moins 259 personnes, cinq fois plus que les requins sur la même période.Surtout des garçons d'une vingtaine d'années, en bande, au bord de l'eau ou devant un train.L'Homo sapiens est la seule espèce qui recule vers le vide pour mieux se voir.

Un samedi de janvier 2016, à Mumbai, une jeune fille et deux amis grimpent sur les rochers de Bandra Bandstand pour se photographier devant la mer d'Oman. Ils tombent à l'eau. Un passant de trente-sept ans, Ramesh Walanju, plonge et ramène les deux amis, puis la houle l'emporte : on retrouve son corps le lundi, dans une crique voisine. La jeune fille, dix-huit ans, n'a pas été retrouvée.

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Voilà à quoi ressemble une mort par selfie. Pas un imbécile isolé au bord d'une falaise, mais une bande de jeunes au bord de l'eau, et parfois celui qui saute pour les sauver. Nous avons peur du requin, qui a eu droit à son film et à son affiche. Le téléphone, lui, tue sans musique.

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Et il tue davantage. Entre fin 2011 et fin 2017, la presse du monde entier a rapporté au moins 259 morts de selfie ; sur la même période, les requins en ont tué une cinquantaine. Cinq fois moins. L'Homo sapiens est la première espèce connue à reculer vers le vide pour mieux se voir.

MORTS DE SELFIE, OCTOBRE 2011 - NOVEMBRE 2017
259

En 137 accidents, comptés dans les articles de presse en anglais : un plancher, pas un bilan

DIN DATAmorts

Selfies et requins, même période (2011-2017)

Selfies
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Requins
0
01

La peur regarde du mauvais côté

Le requin a un greffier. À l'université de Floride, l'International Shark Attack File tient la fiche de chaque morsure de la planète : l'espèce, la plage, ce que faisait la victime. Ses conclusions sont d'un ennui rassurant : sur les cinq dernières années, huit morts par an en moyenne, et le risque d'être mordu « reste extrêmement faible ». Les morts de selfie, personne ne les enregistre ; il faut des chercheurs pour les retrouver un à un dans les journaux.

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La formule du titre est née avant les chercheurs. En septembre 2015, le site américain Mashable compte douze morts de selfie depuis le début de l'année, contre au moins huit morts de requin recensées par Shark Attack Survivors ; quatre de ces douze morts sont des chutes. Neuf mois, une douzaine de faits divers, un décompte de requins qui ne vient pas du registre de Floride : la comparaison a fait le tour des rédactions avant d'avoir une méthode. Les décomptes sérieux, l'étude indienne de 2018 puis celui de la Fondation iO, sont venus après.

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Le selfie, lui, a une particularité. Le requin vient à vous ; le photographe, lui, se rend de lui-même sur les lieux de l'accident, sourire compris.

MORTS DE REQUIN, ATTAQUES NON PROVOQUÉES
8
PAR AN

Moyenne mondiale 2020-2024 ; neuf en 2025, dans la moyenne

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02

Un pas en arrière

Photographie : Weimarer Stadtschlosses Innenhof - Drohnen-Selfie-0945. © Raimond Spekking / Wikimedia Commons (CC BY-SA 4.0).

Weimarer Stadtschlosses Innenhof - Drohnen-Selfie-0945.·© Raimond Spekking / Wikimedia Commons (CC BY-SA 4.0).

On meurt d'abord en tombant. Une équipe espagnole de la Fondation iO a passé au crible plus de cinq mille journaux : de janvier 2008 à juillet 2021, elle compte 379 morts de selfie, dont 216 par chute. Ce décompte couvre une période plus longue, mais il donne moins de morts par an que l'étude indienne, environ 28 contre 43 : chacun ne voit que ce que ses journaux ont rapporté, et aucun ne dit si le phénomène monte ou descend. Le mécanisme tient en un geste. Pour faire entrer le paysage dans le cadre, on recule, et l'écran montre le visage et la vue, jamais le bord.

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Pourquoi tout le monde en prend-il ? En 2017, la psychologue munichoise Sarah Diefenbach a interrogé 238 personnes sur leurs selfies, et donné à son étude un titre qui résume l'espèce : « Personne ne semble les aimer, et pourtant tout le monde a ses raisons d'en prendre ». Ses sujets jugeaient leurs propres selfies plus authentiques et plus autodérisoires que ceux des autres. Le mien est ironique, le vôtre est ridicule ; le précipice ne fait pas la différence.

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La foule rassure, et elle a tort. En juillet 2015, à Yellowstone, une Américaine de quarante-trois ans, venue avec sa fille, tourne le dos à un bison, à moins de six mètres, pour poser ; le règlement en exige vingt-trois. Le bison la soulève de la tête, elle s'en tire avec des blessures légères, et le parc compte son cinquième accrochage de l'année. Elle et sa fille savaient qu'elles faisaient une bêtise, a expliqué la porte-parole, mais elles pensaient que ça allait, puisqu'il y avait du monde autour. Elle a eu de la chance : le bison a blessé plus de visiteurs à Yellowstone que n'importe quel autre animal. Près de Bangalore, un homme de vingt-huit ans entré dans la zone interdite d'un parc pour se photographier avec un éléphant est mort piétiné. Dans ces histoires, l'animal qui tue n'est pas le requin.

MORTS PAR CHUTE, 2008-2021
216

La première cause, loin devant les transports et la noyade, sur 379 morts relevées dans la presse mondiale

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Des garçons de vingt ans, en bande, au bord de l'eau

Le selfie fatal a un portrait-robot. Dans l'étude indienne de 2018, sept victimes sur dix sont des hommes ; l'âge moyen tombe à vingt-trois ans, et les plus jeunes en ont dix. Ce ne sont pas d'abord des touristes égarés : dans le décompte espagnol, près de deux morts sur trois étaient chez eux.

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On meurt rarement seul au bord de l'eau. Dans l'étude indienne, la noyade est l'un des deux accidents qui tuent le plus de monde à la fois, et les chercheurs de Delhi relèvent que ces noyades touchent plus souvent des groupes. Sur le lac de Mangrul, en Inde, dix jeunes partis en barque voulaient une photo ; la barque a penché, et sept sont morts. À Bandra, c'est le passant venu les sauver qui n'est pas remonté. Puis vient le train : la plupart des morts par transport sont des jeunes qui posaient devant une locomotive en marche.

D'HOMMES PARMI LES VICTIMES
72,5 %

Dans l'étude indienne (2011-2017) ; le décompte espagnol, plus long, en trouve 58 %, avec un âge moyen de 24 ans

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04

L'Inde, la mer et les trains

L'Inde paie la plus lourde part. Selon l'étude indienne, le pays compte environ la moitié des morts ; l'AFP en relève 159, loin devant la Russie et les États-Unis. Dans les jours qui suivent la noyade de Bandra, la police de Mumbai désignait seize lieux où le selfie devenait dangereux, de Bandra Bandstand à Marine Drive et à la plage de Girgaum Chowpatty, avec des patrouilles prévues, des panneaux et des maîtres-nageurs demandés à la mairie.

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Goa a suivi en juin 2018, après la mort de deux touristes venus du Tamil Nadu, le même jour, dans deux accidents distincts : les sauveteurs de l'État ont balisé vingt-quatre points « No Selfie » sur ses plages. Les chercheurs, eux, ont donné un nom au phénomène. En 2016, une équipe de l'IIIT de Delhi et de Carnegie Mellon intitule son étude « Me, Myself and My Killfie », puis lance une application, Saftie, qui envoie un SMS à l'approche d'un lieu dangereux. Un message pour vous prévenir que la falaise est une falaise.

La mer ne se soucie guère de votre nombre de followers

DIN DATAdécès

Pays les plus touchés par les selfies mortels (2011-2017)

Inde
Fiche
0
Russie
0
États-Unis
0
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05

La Russie invente le code de la route du selfie

L'année 2015 avait mal commencé. En janvier, dans l'Oural, deux jeunes hommes se photographient avec une grenade dégoupillée et se font sauter ; le téléphone, lui, survit, comme pièce au dossier. En mai, à Moscou, une femme de vingt et un ans se tire une balle dans la tête en posant avec un pistolet, et en réchappe. Le même mois, dans la région de Riazan, un adolescent grimpé sur un pont ferroviaire touche une ligne sous tension et meurt.

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En juillet, le ministère de l'Intérieur sort ses panneaux d'avertissement, un par situation à éviter : pas de saut entre les voies du métro, pas de pose avec un tigre, pas de roulette russe, pas d'escalade de pylône à haute tension. Le slogan tient en une phrase, « Un selfie cool peut vous coûter la vie », et une conseillère du ministre constate que les accidents des « amateurs d'autoportrait » ne cessent d'augmenter. Les morts par arme à feu pendant un selfie restent pourtant, selon l'étude indienne, une spécialité surtout américaine.

✦Le mot de la fin

Un selfie cool peut vous coûter la vie

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06

Narcisse, version mobile

Narcisse se noyait seul, penché sur une source, sans public. Son successeur tombe devant ses amis, et sa mort fera peut-être plus de vues que sa photo. Le président de la Fondation iO, Manuel Linares Rufo, le dit sans détour : « Les réseaux sociaux récompensent les contenus les plus extrêmes. »

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Ils récompensent bien. Rien que sur les sept premiers mois de 2021, la fondation a relevé 31 accidents mortels de selfie, donc au moins 31 morts, à peu près un accident par semaine. Les requins en tuent huit par an.

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Le cas le plus récent n'est encore dans aucun décompte, et rien n'y est établi, sinon la mort. Le samedi 10 octobre 2026, au Yorkshire Wildlife Park, près de Doncaster, un homme a enjambé la clôture de l'enclos des tigres de Sibérie. Il est mort sur place ; le fauve, resté dans son enclos, n'a pas été abattu. Selon un enregistrement cité par la presse britannique, l'homme venait de demander à des visiteurs de le prendre en photo avec l'animal — la police n'a confirmé ni son identité ni ses raisons. Ce qu'on sait, en revanche, c'est que des gens ont filmé.

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Il a fallu des millions d'années d'évolution pour apprendre à un primate à ne pas reculer vers le vide. Il a suffi d'un écran pour qu'il recule en souriant.

ACCIDENTS MORTELS DE SELFIE, JANVIER-JUILLET 2021
31

Environ un par semaine, selon le dernier décompte de la Fondation iO

L'essentiel en 5 questions-clés

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