Mourir de chagrin n'a rien d'une figure de style. C'est un diagnostic, avec son code dans la classification américaine des maladies (I51.81, syndrome de Takotsubo, d'après le pot japonais à col étroit et à fond rond où l'on piège les poulpes) : une mauvaise nouvelle tombe, le système nerveux inonde le cœur d'adrénaline, et la pointe du ventricule gauche cesse de battre.
LE SYNDROME DU CŒUR BRISÉ : QUAND UNE SIMPLE RUPTURE AMOUREUSE DÉFORME LE VENTRICULE GAUCHE EN PIÈGE À POULPE
Ce que l'on éprouve ressemble trait pour trait à une crise cardiaque : la poitrine prise dans un étau, le souffle court, un électrocardiogramme qui affole les urgentistes. Ce que cela dit de nous est plus dérangeant. Le mécanisme qui devait nous sauver d'un prédateur est celui qui nous assomme. Le cerveau ne fait aucune différence entre un fauve, une convocation au tribunal, la mort d'un conjoint ou un discours à prononcer en public : il appuie sur le même gros bouton rouge.
Mais puisque vous n'allez ni courir un sprint ni étrangler la personne qui vient de vous larguer, cette marée d'hormones n'a nulle part où aller, sauf dans votre propre muscle cardiaque. C'est ici que l'ironie devient létale. Vous pouvez courir des semi-marathons le dimanche, vouer un culte aux légumes vapeur, avoir des coronaires aussi dégagées qu'une autoroute allemande à trois heures du matin : cela ne vous protégera pas.
Le Takotsubo frappe surtout des femmes, le plus souvent après la ménopause. Ce n'est pas un malaise de théâtre : il tue à l'hôpital, et il tue encore des années après. La plupart des malades y survivent, et le chagrin n'est pas son premier déclencheur ; mais un deuil peut le déclencher, et il peut tuer : c'est tout ce qu'affirme le titre, et c'est ce qui est prouvé. La peur a son chronomètre, de la nouvelle qui tombe aux années qui suivent.
Le déclencheur :un deuil, une fête, ou rien du tout
Une mort annoncée. Un braquage à main armée. Un accident de voiture, une comparution au tribunal, la peur de parler en public, une fête surprise. Ce sont les chocs qu'une équipe de Johns Hopkins a relevés en 2005 chez ses dix-neuf patients, pour une étude du New England Journal of Medicine.
La fête surprise n'est pas une erreur de saisie. Le muscle cardiaque ne lit pas le contexte, il ne jauge que l'intensité. Le registre international a recensé les cœurs brisés par le bonheur : un anniversaire, un mariage, la naissance d'un petit-enfant, la victoire d'une équipe de rugby. Des gens qui ont survécu à quarante ans de patrons, de crédits et de belle-famille, et dont le cœur se déforme de joie, au sens clinique du terme, au moment précis où l'on crie « Surprise ! ».
Vingt cas sur 485 dans le registre international, dont une fête d'adieu surprise : selon les auteurs, joie et chagrin emprunteraient les mêmes voies
Le chagrin, pourtant, n'arrive pas en tête. Dans la grande étude du registre, publiée en 2015, le stress physique précède plus de cas que l'émotion : une opération, une maladie aiguë, un corps déjà à bout.
Déclencheurs du Syndrome de Takotsubo (Registre InterTAK, NEJM 2015)
%Et chez plus d'un quart des patients, les médecins ne retrouvent rien. Ni deuil, ni licenciement, ni tremblement de terre, ni loto gagné, du moins rien qu'on ait identifié. Le cerveau décide simplement, un mardi matin au supermarché, au rayon des pâtes, de déclencher l'apocalypse chimique et de refermer le piège à poulpe.
Le chagrin tue aussi sans passer par le piège à poulpe, et cela se mesure sur une population entière. Une étude parue en 2014 dans le Journal of Public Health a suivi, de 1998 à 2008, 12 316 Américains mariés de 50 ans et plus. Dans les trois mois qui suivent la mort de leur conjoint, les veufs ont un risque de mourir 1,87 fois celui des hommes restés mariés ; chez les veuves, la hausse (1,47) n'est pas statistiquement sûre, et à un an l'écart est retombé à 1,16. C'est l'effet de veuvage. Il compte les morts de toutes causes : rien ne dit combien sont des Takotsubo.
Les premières minutes :la pointe du cœur s'éteint
Le téléphone sonne à trois heures du matin. En quelques instants, l'organisme se noie dans ses propres hormones de stress : chez les patients de Johns Hopkins, l'adrénaline et ses cousines, les catécholamines, circulaient à des niveaux de sept à trente-quatre fois la normale, deux à trois fois plus que chez des victimes d'infarctus sévère.
Le myocarde est hérissé de récepteurs bêta-adrénergiques, de petites antennes qui captent l'adrénaline et ordonnent au muscle de pomper plus fort. Ces antennes sont plus nombreuses à la pointe du cœur qu'à sa base : c'est ce qu'a mesuré en 2012 une équipe sur des cellules de rat, et c'est aujourd'hui l'hypothèse la plus solide pour expliquer la suite.
À dose ordinaire, l'adrénaline accélère le cœur. À dose massive, les récepteurs changent de voie et freinent. La pointe se fige. Ce n'est peut-être pas une panne mais un réflexe de survie : chez le rat, empêcher ce freinage a fait mourir davantage d'animaux. Pour ne pas griller en surrégime, la pointe du cœur se met d'elle-même hors circuit.
Pendant ce temps, la base, moins bien équipée en antennes, n'a pas reçu le mémo et continue de pomper de manière hystérique. Le sang stagne dans la pointe paralysée, qui se ballonne : le ventricule prend sa forme de pot à poulpe. Dans les formes graves, la tension s'effondre, c'est le choc cardiogénique, et tout cela sans qu'un millimètre cube de cholestérol ne bouche le moindre tuyau. C'est votre propre chimie de l'angoisse qui vous étrangle de l'intérieur.
Pourquoi des femmes, et pourquoi après la ménopause ? On soupçonne les œstrogènes, qui protègent les vaisseaux et tempèrent l'effet des catécholamines. Quand les ovaires ferment boutique, le gilet pare-balles disparaît. Les cardiologues restent prudents : selon une synthèse parue dans Circulation en 2017, leur disparition jouerait un rôle facilitateur, sans plus.
La première heure :le cathéter ne trouve rien
Joanie Simpson s'est réveillée tôt, un matin de 2016, au Texas, avec un terrible mal de dos. Quand elle s'est retournée dans son lit, la poitrine s'y est mise. D'un service d'urgences local, cette ancienne transcriptrice médicale est héliportée vers Houston, au Memorial Hermann, où l'on se prépare à recevoir une patiente qui a tous les signes d'une crise cardiaque.
En salle de cathétérisme, on injecte le produit de contraste dans les coronaires et on cherche le caillot. « L'artère était limpide. Impeccable », racontera le cardiologue Abhishek Maiti. La suivante aussi. Verdict : cardiomyopathie de Takotsubo, le cœur brisé.

Infarctus classique : une artère coronaire bouchée par un caillot, ce qui manque justement au Takotsubo
myupchar, Wikimedia Commons (CC BY-SA 4.0)
Restait à trouver le coup. Son fils allait être opéré du dos, son gendre venait de perdre son emploi, une vente immobilière n'en finissait pas. Et Meha, sa Yorkshire de neuf ans, « notre petite fille » depuis que les enfants avaient quitté la maison, souffrait d'insuffisance cardiaque. Joanie avait pris rendez-vous pour la faire endormir, puis annulé parce que la chienne semblait aller mieux. Meha est morte le lendemain.
Les jours d'hôpital :un faux infarctus, une vraie mort
Le cathéter a beau trouver des artères propres, le patient n'est pas tiré d'affaire. Dans le registre international, les complications graves à l'hôpital, choc et décès compris, sont aussi fréquentes que chez des patients du même âge et du même sexe admis pour une crise cardiaque classique. Pour une partie de ces cœurs déformés en pot à poulpe, la réanimation échoue.
Qui risque le plus une complication grave ? Ceux dont le cœur a cédé après une agression physique plutôt qu'après un chagrin, et ceux qui souffrent d'une maladie neurologique ou psychiatrique. Ces maladies-là sont fréquentes chez eux : plus d'un patient sur deux en porte une, deux fois plus souvent que chez les cardiaques ordinaires. Et les hommes : rares, ils sont plus durement touchés. Dans les hôpitaux américains, entre 2007 et 2012, quand le syndrome est la cause principale du séjour, ils en meurent plus de trois fois plus souvent que les femmes (3,0 % contre 0,9 %).
Âge moyen : 66,8 ans. Dans l'étude de Johns Hopkins, dix-huit patients sur dix-neuf étaient des femmes ⧉ [Templin et al., NEJM, 2015](https://doi.org/10.1056/NEJMoa1406761) · [Johns Hopkins, 2005](https://www.sciencedaily.com/releases/2005/02/050210235901.htm)
De 1942 à Hiroshima :un pot à poulpe dans la poitrine
À Houston, les médecins ont su nommer ce qu'ils voyaient. Il a fallu des décennies pour en arriver là. En 1942, le physiologiste américain Walter Cannon publie « "Voodoo" Death » dans l'American Anthropologist : il y rassemble des récits venus de sociétés indigènes, des hommes et des femmes persuadés d'être maudits ou d'avoir violé un tabou, qui meurent parfois en moins d'un jour, sans blessure ni poison.

Le physiologiste Walter Bradford Cannon, assis en blouse de laboratoire, pipe à la main, photographie non datée
Wellcome Collection, CC BY 4.0
Son explication tient en une phrase : la peur agit par le système nerveux sympathique et les surrénales, jusqu'à faire chuter la tension. La peur pure tue. La communauté médicale lit l'article, hoche la tête, et retourne déboucher des artères.
À l'hôpital municipal d'Hiroshima, un jour de septembre 1983, une femme de 63 ans arrive avec une douleur dans la poitrine et un électrocardiogramme d'infarctus. On la cathétérise en urgence : aucune coronaire rétrécie, mais un ventricule gauche à la silhouette inconnue. En 1990, Sato et ses collègues décrivent les premiers cas japonais et leur donnent ce nom de pêcheur, le tako-tsubo, d'après la silhouette du ventricule.

Tako-tsubo : pots en terre cuite servant à piéger les pieuvres, empilés sur un quai de l'île de Himakajima (Japon), mai 2023
Bariston, Wikimedia Commons (CC BY-SA 4.0)
En 2005, l'équipe de Johns Hopkins espérait encore aider les médecins à le distinguer d'une crise cardiaque. Aux États-Unis, les hospitalisations pour ce syndrome, rapportées au nombre total de séjours, ont ensuite plus que triplé entre 2007 et 2012 (plus de malades ou plus de diagnostics, le chiffre ne le dit pas), et l'étude nationale qui les compte note une facture de soins qui grossit : mourir d'amour, ou presque, se paie.
Quand la terre tremble, les cœurs suivent
Le 23 octobre 2004, un séisme de magnitude 6,8 secoue la préfecture de Niigata. Dans le mois qui suit, les cardiologues de la région diagnostiquent seize Takotsubo : quinze femmes et un homme, âgés de 71 ans et demi en moyenne. Près de l'épicentre, l'incidence est environ vingt-quatre fois celle d'avant le séisme, et onze patients ont senti les premiers symptômes le jour même.

Un hôtel de Nagaoka aux murs fissurés et au soubassement disloqué, deux semaines après le séisme de Chūetsu (6 novembre 2004)
Naoki Sato, CC BY-SA 2.0
Seize ans plus tard, la peur n'a plus besoin de faire trembler le sol. À la Cleveland Clinic, entre le 1er mars et le 30 avril 2020, la part des Takotsubo parmi les patients arrivés pour un syndrome coronarien aigu a plus que quadruplé. Les vingt malades étaient tous négatifs au Covid : le virus n'avait pas touché leur cœur. Les auteurs accusent la détresse psychologique, sociale et économique de la pandémie, la solitude et l'isolement. On se protégeait du virus ; personne n'avait pensé à protéger les cœurs.
Contre 1,5 à 1,8 % avant la pandémie, dans les deux hôpitaux étudiés à Cleveland
Les années d'après :le cœur se souvient
En 2005, les chercheurs de Baltimore voulaient rassurer : la fonction du ventricule revenait en deux à quatre semaines, et leurs patients n'avaient, disaient-ils, pas de lésion définitive. Bénin, transitoire, réversible : un mauvais moment à passer.
Le ventricule se remet bien à battre ; pour le reste, les suivis au long cours disent le contraire. Après la sortie, le registre international mesure 5,6 % de décès par patient et par an, soit, chaque année, plus de cinq morts pour cent anciens patients. En 2019, une équipe écossaise a trouvé dans ces cœurs un infiltrat de cellules inflammatoires, et des anomalies dont beaucoup persistent au moins cinq mois : une inflammation de bas bruit, chronique. Le cœur s'en souvient.
Ce 5,6 % compte pourtant toutes les morts, pas celles du cœur seul. Les malades du registre étaient déjà plus fragiles que d'autres : on l'a vu, plus d'un sur deux portait une maladie neurologique ou psychiatrique. Des cardiologues qui suivaient 318 patients de Takotsubo l'écrivent en 2022 dans Frontiers in Cardiovascular Medicine : la mortalité au long cours est alourdie par les maladies non cardiovasculaires, et donc par des morts non cardiovasculaires.
Parmi leurs patients, ceux qui avaient un cancer sont morts deux fois plus souvent que les autres pendant le suivi, 23,8 % contre 11,6 % ; mais comparés à des malades du cancer sans Takotsubo, ils ne mouraient pas davantage. L'étude est petite, et ses auteurs la donnent pour une piste à confirmer. Le cœur se souvient, mais il n'est pas toujours ce qui tue.
Joanie Simpson est rentrée chez elle au bout de deux jours. Elle prend toujours deux médicaments pour le cœur, et elle va bien. Elle n'exclut pas d'adopter un autre chien : « Ils donnent tant d'amour et de compagnie que je recommencerai. »
Le cœur ne se brise pas par poésie mais sous la violence d’une marée d’adrénaline : l’émotion humaine est une onde de choc biochimique capable d’arrêter net la mécanique la plus vitale du corps
