Dans les fermes du Gloucestershire, à la fin du XVIIIe siècle, on répétait une chose que les médecins ne croyaient pas : les filles qui trayaient les vaches n'attrapaient jamais la petite vérole. En 1796, un médecin de campagne prend la rumeur au sérieux, l'éprouve sur un garçon de huit ans, et donne à l'humanité sa première arme contre une maladie infectieuse. Il lui faudra cent quatre-vingt-quatre ans pour s'en servir jusqu'au bout.
Pendant ce retard, au cours du seul XXe siècle, le virus de la variole (Variola virus) a tué plus de 300 millions d'êtres humains : ni les deux guerres mondiales, ni les camps d'extermination, ni les goulags n'ont prélevé un tribut comparable. Ce chiffre est celui de Donald Henderson, qui dirigea son éradication ; ailleurs, le même homme avance au moins un demi-milliard de morts pour les cent dernières années de la maladie : l'ordre de grandeur est sûr, le compte ne l'est pas. Il ne frappait pas que les humbles : il aurait défiguré le pharaon Ramsès V, dont la momie porte des lésions pustuleuses évoquant la variole, il a emporté l'empereur Joseph Ier et le roi Louis XV, et il laissait derrière lui, dans toutes les classes, des survivants grêlés, parfois aveugles.
Puis, le 8 mai 1980, à Genève, la 33e Assemblée mondiale de la Santé prononce une phrase que l'humanité n'avait jamais osé rêver : « Le monde et tous ses peuples ont obtenu la libération de la variole. » Pour la première fois, l'homme venait de rayer un pathogène de la surface de la Terre.
Cette victoire ne doit presque rien à une percée de laboratoire : l'arme datait de 1796. Elle s'est gagnée à force de portes frappées, de récompenses offertes à qui signalait un malade, et d'une petite fourche en acier à deux pointes.
Le tueur n'avait qu'une seule demeure
Le virus de la variole était un Poxviridae à ADN, d'une redoutable stabilité génétique là où la grippe mute sans cesse. Et il avait une spécificité absolue, celle qui causera sa perte : il n'avait aucun réservoir animal. Il ne pouvait vivre que dans un seul réceptacle sur cette planète, l'être humain, qu'il gagnait par les micro-gouttelettes d'une toux ou par le linge de lit souillé de pus séché, où il tenait des semaines.

Virions de la variole au microscope électronique
CDC / Dr Fred Murphy (domaine public)
Puis il se taisait. Pendant une à deux semaines, il colonisait les ganglions et les voies respiratoires sans un symptôme. La fièvre tombait d'un coup, à 40 °C, avec des céphalées déchirantes et des douleurs lombaires intolérables. Vers le quatrième jour venaient les macules rouges, sur la langue, la gorge et le visage, puis sur les mains et la plante des pieds : cette distribution « centrifuge », qui épargne le tronc, était la signature infaillible de la variole, et c'est elle qui rendra le virus traquable.
Les papules devenaient des vésicules dures, ombiliquées comme de petits boutons de nacre, puis se remplissaient d'un pus fétide. Dans la forme confluente de Variola major, la peau du visage et des membres se décollait en nappes suintantes et les yeux s'ulcéraient — la maladie a longtemps été l'une des premières causes de cécité. Vers le dixième jour venait la mort, par un choc toxique comparable à celui des grands brûlés, ou par la « variole noire » (purpura variolosa), une hémorragie généralisée qui foudroyait le malade dans une nappe de sang incoagulable.
Une moyenne : moins de 10 % des malades mouraient quand l'éruption restait éparse, 62 % quand elle confluait, presque tous dans la variole noire ; l'alastrim n'en tuait que 1 %
Un continent sans anticorps
Isolées de l'Eurasie depuis plus de quinze mille ans, les populations d'Amérique vivaient dans une bulle épidémiologique vierge. Elles n'avaient jamais été exposées aux grands pathogènes de l'élevage eurasien : variole, rougeole, grippe, peste. En 1520, les chroniqueurs désignent comme porteur de la variole un homme d'origine africaine de l'expédition espagnole au Mexique, Francisco de Eguía, probablement réduit en esclavage. Le virus gagne Tenochtitlan, où une part immense de la population périt en quelques semaines ; l'empereur Cuitláhuac, successeur de Moctezuma, est emporté à son tour en 1520, probablement par la variole, et le commandement militaire aztèque est décapité.
Variole, rougeole, typhus, mais aussi guerres, travail forcé et famines : près de cinquante millions de morts en un peu plus d'un siècle
Il a ensuite voyagé vers le sud plus vite que les chevaux des conquistadors. Une épidémie, très probablement la variole, atteint l'Empire inca vers 1525-1528, plusieurs années avant l'arrivée de Francisco Pizarro : elle emporte, très probablement, l'empereur Huayna Capac et son héritier légitime Ninan Cuyochi, et ouvre une guerre de succession dont profiteront les Espagnols : à Cajamarca, en 1532, ils sont cent soixante-huit à capturer le souverain d'un empire de plus de dix millions d'habitants. Le virus n'a pas agi seul — les démographes historiques estiment que la variole, avec les autres maladies importées et les violences de la conquête, a anéanti entre 80 % et 90 % de la population amérindienne en un peu plus d'un siècle. Le plus grand effondrement démographique connu.
Une rumeur de laitières, deux incisions

Edward Jenner vaccinant James Phipps le 14 mai 1796, tableau de Gaston Mélingue (1879)
domaine public
La médecine avait déjà son rempart, risqué : la variolisation, pratiquée en Chine et dans l'Empire ottoman. On prélevait du pus ou des croûtes séchées sur un malade atteint d'une forme bénigne, pour les insuffler dans le nez d'un enfant sain ou les inoculer à la lancette. L'inoculé développait généralement une variole atténuée et une immunité définitive. Mais le pari restait terrifiant : environ 1 à 2 % des personnes variolisées en mouraient, et certaines allumaient autour d'elles un nouveau foyer.
Ce qu'Edward Jenner y ajoute, c'est une maladie des vaches. Les laitières attrapaient la vaccine (cowpox), qui ne donnait que de petites pustules indolores sur les mains, et semblaient ensuite protégées : l'infection animale, suppose-t-il, immunise contre la variole humaine.
Il écrit lui-même, dans son Inquiry de 1798, avoir choisi « un garçon bien portant, âgé d'environ huit ans ». C'est James Phipps, le fils de son jardinier. Le 14 mai 1796, Jenner prélève la matière sur la main de la vachère Sarah Nelmes, infectée par les vaches de son maître, et pratique « deux incisions superficielles » sur le bras de l'enfant, qui n'aura qu'un mal de tête et un jour d'indisposition.
Le 1er juillet, il lui inocule délibérément de la vraie matière variolique, prise sur une pustule. Son compte rendu tient en quatre mots : « aucune maladie ne suivit ». Le mot « vaccin », du latin vacca, la vache, venait d'entrer dans l'histoire humaine.
Cent quatre-vingt-quatre ans de retard
L'arme était trouvée ; le tueur a continué. Le vaccin liquide se dégradait sous les tropiques, aucune logistique internationale ne le portait aux populations qui en avaient besoin, et la variole est restée, pendant près de deux siècles, une maladie des pays que l'on ne comptait pas.
En France, l'arme devient une obligation en 1902. Le sénateur qui proposera de la suspendre, en 1979, cite encore les chiffres qui l'avaient imposée : pendant la guerre de 1870-1871, l'armée française aurait compté 115 000 cas de variole et 24 000 morts, quand l'armée allemande, vaccinée, était épargnée ; pendant la Première Guerre mondiale, sur huit millions de soldats théoriquement vaccinés, 4 morts.
La dernière épidémie française arrive en avion. Le 11 novembre 1954, un sergent parachutiste quitte Saïgon, rapatrié sanitaire ; en permission à Vannes, il transmet la variole à son fils, que l'hôpital soigne pour une varicelle : le père avait été vacciné à répétition. L'Institut Pasteur ne confirme la variole qu'au début de janvier 1955, et le Morbihan vaccine 230 000 personnes en trois jours. Le bilan dépend de qui le tient : 90 cas pour le Sénat en 1979, 78 à 83 cas et 16 morts à Vannes, puis 19 cas et 4 morts à Brest selon les historiens qui ont repris les thèses de l'époque. Parmi les morts de Vannes, le docteur Guy Grosse, directeur départemental de la Santé, contaminé au chevet des malades ; parmi les dix-huit enfants atteints, quinze n'avaient jamais été vaccinés, malgré la loi de 1902.
Même l'idée d'en finir a attendu. En 1958, le vice-ministre soviétique de la Santé, Viktor Jdanov, propose à l'Assemblée mondiale de la Santé d'éradiquer la variole ; l'Assemblée suivante adopte l'objectif par acclamation, puis il ne se passe presque rien pendant sept ans. L'OMS a déjà sa grande campagne, contre le paludisme, qui absorbe 20 % ou plus de ses fonds et commence à échouer, et son directeur général, Marcolino Candau, tient l'éradication pour impossible.
En 1966, le budget du programme intensifié, 2,4 millions de dollars par an pendant dix ans, passe devant l'Assemblée par 60 voix, quand il en fallait 58. Le seul virus humain jamais éradiqué l'a été sur un budget voté à deux voix près.
Plus de 8 000 morts par jour en moyenne, un siècle durant, alors que le vaccin existait depuis 1796
En 1967, elle est encore endémique dans plus de trente pays d'Afrique, d'Asie et d'Amérique du Sud, où elle infecte chaque année dix à quinze millions de personnes et en tue environ un million et demi. Les pays n'en déclarent que 132 000 cas, à peu près un sur cent. Cette année-là, l'Organisation mondiale de la Santé confie à Donald Henderson le programme le plus ambitieux de l'histoire de la santé internationale. Vacciner 100 % de la planète était matériellement impossible : il fallait une autre idée.
Encercler le malade, affamer le virus
L'idée est venue du terrain. Au Nigeria, en 1966-1967, confronté à une pénurie de vaccins, l'épidémiologiste américain William Foege met au point la surveillance-endiguement, ou vaccination en anneau : au lieu de courir après toute la population, on traque chaque cas, on l'isole, et l'on vaccine en priorité ses contacts, ses voisins, ses visiteurs. Privé de corps non immuns vers lesquels sauter, le virus bute contre un mur biologique et s'éteint de lui-même en quelques semaines — et comme il n'a aucun réservoir animal, il n'a nulle part où se replier.

Une aiguille bifurquée de vaccination antivariolique tenue entre des doigts gantés : la petite fourche de la pointe retient la gouttelette de vaccin
James Gathany, CDC, domaine public
L'autre pièce est l'aiguille bifurquée, une fourche en acier inventée par Benjamin Rubin en 1965, qui retient par capillarité exactement une gouttelette de vaccin. En piquant la peau quinze fois en quelques secondes, sans seringue, n'importe quel vaccinateur pouvait être formé en quelques minutes et vacciner à la chaîne.
Les douze millions de portes du Bangladesh
Dans sa dernière décennie, le virus s'est réfugié chez les gens que personne ne comptait. Au Bangladesh, il rentre en 1972 avec les réfugiés de la guerre d'indépendance, entassés dans les trains, les bus et les bateaux du retour ; il repart avec les habitants des bidonvilles de Dacca, rasés sur ordre du gouvernement ; il suit, en 1974, les familles chassées par les pires inondations depuis cinquante ans. En quatre ans, il fait 225 000 malades et 40 000 à 45 000 morts dans ce seul pays. Et ceux qu'il laissait vivre payaient aussi : les épidémiologistes du programme notaient le sort des jeunes femmes au visage grêlé, dont les chances de se marier s'effondraient.
La difficulté n'était pas de vacciner, c'était de savoir où était le malade. En 1972, un cas sur dix seulement était signalé. Il a fallu acheter l'information — une récompense de 50 takas à qui signalait un village infecté, portée jusqu'à 500 — et aller voir : cinq campagnes de recherche maison par maison, douze mille agents chargés de mille maisons chacun, douze millions de portes à chaque fois. Trois ans plus tard, plus de huit cas sur dix étaient signalés.
Le 16 octobre 1975, sur l'île de Bhola, une fillette nommée Rahima Banu développe une éruption confluente sur le visage. Le dernier cas de variole majeure de l'histoire a été signalé par une enfant de huit ans, Bilkisunnessa, elle-même rescapée de la maladie. Atlanta confirme le verdict : la souche tueuse. L'île est bouclée, son entourage vacciné, des sentinelles postées jour et nuit devant la maison. Rahima Banu a survécu.
Deux ans plus tard, dans le port de Merca, en Somalie, un cuisinier d'hôpital de vingt-trois ans nommé Ali Maow Maalin est pris de fièvre et d'une éruption vésiculeuse. Non vacciné par crainte de la piqûre, il avait guidé le véhicule qui transportait deux enfants varioliques. Il est atteint de l'alastrim, la souche la moins meurtrière, et guérit en quarantaine : après lui, le virus ne naîtra plus jamais dans une communauté humaine. Il passera la fin de sa vie à vacciner les familles somaliennes contre la poliomyélite, avant de succomber au paludisme en 2013.
Dernier cas naturel : Ali Maow Maalin, à Merca, en Somalie, le 26 octobre 1977 ; puis Janet Parker, contaminée en laboratoire en 1978
Chassé des communautés humaines, le virus vivait encore dans des laboratoires. Le 11 août 1978, à Birmingham, Janet Parker, photographe médicale de quarante ans à l'école de médecine, développe des cloques purulentes sans avoir quitté l'Angleterre. Son bureau se trouvait au-dessus du laboratoire de virologie du professeur Henry Bedson, qui travaillait sur des souches vivantes de variole ; selon le rapport officiel, le virus serait passé par les conduits de ventilation, hypothèse discutée depuis. Janet Parker est morte le 11 septembre 1978, dernière victime de la variole au monde. Le professeur Bedson s'est donné la mort cinq jours avant elle.

Trois anciens directeurs du programme d'éradication de la variole lisant l'annonce de l'éradication, 1980
CDC (domaine public)
De Jenner à l'éradication
1796—Jenner
Jenner vaccine James Phipps
Deux congélateurs, et un génome en accès libre

Lésions de variole sur la membrane chorio-allantoïdienne d'un embryon de poulet (1967)
CDC, domaine public
Après le drame de Birmingham, les laboratoires qui détenaient la variole ont détruit ou transféré leurs stocks. Le virus qui ne pouvait vivre que dans un corps humain ne subsiste plus que congelé : depuis la fin de 1983, seuls deux sanctuaires d'État de niveau P4 en conservent officiellement, le CDC à Atlanta et le centre Vector à Koltsovo, près de Novossibirsk, où les stocks russes ont été transférés de Moscou en 1994.
La France a détruit le sien en 1978 : le Laboratoire national de la Santé était le seul du pays à détenir le virus. La loi du 2 juillet 1979 suspend la primovaccination mais garde les rappels ; il faut attendre la loi du 30 mai 1984 pour que tombent les dernières obligations. Depuis Vannes, la variole n'avait plus touché la France ; le vaccin, lui, faisait encore des victimes : plus de cent encéphalites graves après des vaccinations faites de 1948 à 1978 ont été signalées au ministère de la Santé, et l'Inserm imputait au vaccin deux morts pour les 400 000 primovaccinations de 1975. La loi permet toujours de rétablir l'obligation en cas de menace ; en 2005, le ministère déclarait 72 millions de doses en réserve.
Faut-il les détruire et sceller l'extinction de l'espèce ? Le débat dure depuis plus de quarante ans : pour les partisans de la destruction, le risque de fuite ou de vol dépasse tout intérêt scientifique ; Washington et Moscou refusent, au motif qu'il faut du virus vivant pour tester antiviraux et vaccins de nouvelle génération.
Les seuls stocks officiels depuis fin 1983. Mais le génome est en accès libre : en 2017, un cousin, le horsepox, a été recréé pour environ 100 000 dollars
Le débat vieillit, parce que la biologie synthétique a changé la question. La séquence complète de l'ADN du virus est numérisée et consultable en accès libre dans les banques de données génétiques. En 2017, une équipe canadienne dirigée par David Evans, à l'Université de l'Alberta, a reconstitué un proche cousin, le virus de la variole équine (horsepox), avec des fragments d'ADN commandés à une entreprise, comme on commande des pièces détachées — un résultat qui a glacé les agences de biosécurité. L'extinction biologique d'un virus n'est plus irréversible : on ne désinvente pas une séquence génétique connue.
La course n'est pas finie
La méthode de Foege, elle, a survécu à son ennemi : en 2015, en Guinée, la vaccination en anneau a servi à tester le premier vaccin efficace contre Ebola.
Et la place laissée vide a trouvé preneur. Après l'éradication de 1980 et la fin de la vaccination antivariolique dans le monde, note l'OMS, le mpox, son cousin, s'est installé en Afrique centrale, de l'Est et de l'Ouest, avant de sortir du continent : plus de cent vingt pays touchés, plus de 100 000 cas confirmés et plus de 220 morts parmi les cas confirmés, entre janvier 2022 et août 2024. Il tue surtout les enfants, les femmes enceintes et les personnes dont l'immunité est affaiblie.
La science et la volonté humaine ont effacé la variole de la biosphère : aucune fatalité biologique n’est donc invincible, mais l’oubli reste le plus court chemin vers la résurgence
