Une épidémie se raconte d'ordinaire comme une course : le mal prend de l'avance, les hommes le rattrapent. Entre 1347 et 1353, l'Europe a couru cette course les mains vides. Entre un quart et six habitants sur dix sont morts en six ans, et personne — pas un médecin, pas un prêtre, pas un prince — n'a su dire de quoi.
De cette impuissance sont sorties deux inventions que nous utilisons encore : la quarantaine, et le bouc émissaire. La première a sauvé des vies pendant six siècles. La seconde a fait brûler des milliers de personnes avant même que la maladie n'arrive dans leur ville. Les survivants, eux, ont hérité d'un monde où leur travail valait soudain quelque chose : la plus brutale redistribution de l'histoire européenne n'a demandé ni révolte ni programme, seulement un habitant sur trois, voire sur deux, en moins.
Le coupable n'a reçu son nom qu'au bout de cinq siècles — Yersinia pestis, d'après le bactériologiste Alexandre Yersin. L'épidémie, elle, n'avait pas de nom non plus : les contemporains parlaient de pestilence et de grande mortalité, et l'expression « peste noire » n'est attestée en anglais qu'en 1755, traduite du danois. On a donné un nom de légende à la catastrophe une fois que plus personne n'en gardait le souvenir.
Les tombes d'Issyk-Koul
Sur une pierre du cimetière de Kara-Djigach, dans la vallée de la Tchouï au Kirghizistan, un lapidaire a gravé en syriaque : « Ceci est la tombe du croyant Sanmaq. Il est mort de la pestilence. » L'année correspond à 1338. Dans ce cimetière et dans celui de Burana, les sépultures de 1338 et 1339 sont anormalement nombreuses.
*En 2022, une équipe conduite par Maria Spyrou et Johannes Krause a analysé l'ADN de sept de ces défunts et trouvé Yersinia pestis chez trois d'entre eux* — et pas n'importe quelle souche : celle d'où partent, en étoile, les quatre grandes lignées de la bactérie moderne. La peste n'est donc pas née en Chine du Sud ni dans les deltas indiens, comme on l'a longtemps supposé : elle a sauté sur l'homme en Asie centrale, dans une région où les marmottes et leurs parasites restent aujourd'hui encore son réservoir principal.
Les sépultures de ces deux années écrasent toutes les autres dans les cimetières de Kara-Djigach et de Burana, près du lac Issyk-Koul
Ces villages ne vivaient pas en vase clos. La vallée commerçait, et le site se trouve à portée des réseaux qui traversaient l'Asie. Il a suffi d'une bactérie de rongeur, de routes de marchands et de neuf ans pour qu'elle débarque en Sicile.
Caffa, ou ce qu'on raconte
L'histoire que tout le monde connaît tient en une image : en 1346, devant le comptoir génois de Caffa en Crimée, l'armée de la Horde d'Or que la peste décime fait charger ses propres cadavres sur des machines de siège et les envoie par-dessus les murailles. Le notaire Gabriele de' Mussi raconte que « ce qui ressemblait à des montagnes de morts fut jeté dans la ville » et que les chrétiens ne pouvaient ni se cacher, ni fuir.
Le problème, c'est que de' Mussi n'y était pas. Son récit est de seconde main et aucune autre source ne le confirme ; le microbiologiste Mark Wheelis, qui l'a réexaminé, juge que les cadavres ont probablement contaminé les assiégés, mais qu'« il est peu probable que l'attaque ait joué un rôle décisif dans la propagation de la peste en Europe ». D'autres ports de Crimée étaient aux mains des Mongols, et les caravanes emportaient le bacille vers le sud. L'arme biologique la plus célèbre de l'histoire est surtout une bonne histoire.
Ce qui est sûr, quelle que soit la route suivie, c'est l'arrivée en Sicile. Au début d'octobre 1347, douze galères génoises entrent dans le port de Messine. Le franciscain Michele da Piazza, qui rédige sa chronique une dizaine d'années plus tard, dit des marins qu'« ils portaient dans leurs os une maladie si virulente que quiconque leur parlait seulement était saisi d'un mal mortel ». De Messine, le mal remonte la Méditerranée, puis les fleuves, puis les routes.
La mécanique, elle, est d'une élégance répugnante. Dans l'estomac antérieur de la puce, la bactérie fabrique un tapis gluant qui finit par boucher le conduit ; la puce affamée pique sans relâche, et chaque fois qu'elle aspire, le sang bute sur le bouchon et repart dans la plaie, chargé de bacilles. Le vecteur de la plus grande épidémie de l'histoire était un insecte qu'on empêchait de dîner.
Le rat, lui, traîne depuis six siècles une réputation dont il pourrait demander la révision. En 2018, une équipe scandinave a comparé les courbes de mortalité de neuf épidémies européennes à trois modèles de contagion : celui des rats et de leurs puces s'ajuste moins bien que celui des parasites humains, puces et poux de corps, qui passent d'un dormeur à l'autre. Les auteurs ne blanchissent personne, mais ils remettent en cause l'idée que la peste d'Europe se soit propagée principalement par les rats. Autrement dit : nous nous sommes peut-être transmis le fléau nous-mêmes, de literie en literie.
Ce que l'on voyait mourir
Boccace a regardé. « Aux hommes comme aux femmes naissaient à l'aine et sous les aisselles certaines enflures dont les unes devenaient grosses comme une pomme ordinaire, les autres comme un œuf », écrit-il ; puis la fièvre, puis « des taches noires ou livides » sur les bras et les cuisses, et la mort en quelques jours.
Trois formes, un seul bacille. La forme bubonique, la plus fréquente, installe la bactérie dans un ganglion qui enfle et suppure ; sans traitement, elle tue entre 30 et 60 % des malades. La forme septicémique passe directement dans le sang et nécrose les extrémités. La forme pulmonaire, enfin, se transmet d'un homme à l'autre par les gouttelettes, sans puce ni rongeur : l'OMS rappelle qu'elle peut tuer dans les dix-huit à vingt-quatre heures qui suivent les premiers signes. Une toux dans une pièce fermée suffisait à condamner la maisonnée.
Avant, une incubation qui peut ne durer que vingt-quatre heures : on pouvait être contaminé et enterré en deux jours
On a longtemps cru que ce fléau-là tuait sans choisir : trop virulent, trop neuf, face à des corps sans défense immunitaire. Les squelettes disent autre chose. En comparant le cimetière londonien d'East Smithfield, creusé pour la peste, à des cimetières danois ordinaires, Sharon DeWitte et James Wood ont montré que la mortalité restait sélective : les déjà fragiles sont morts davantage. La peste a tué beaucoup de monde, mais elle a commencé par les affamés, les malades et les vieux.
Elle a frappé aussi ceux dont le métier était d'approcher les mourants : dans certaines parties de l'archidiocèse d'York, la mortalité du clergé a pu atteindre 48 %. Et les paysans, dans les champs qu'ils labouraient, « mouraient non comme des hommes, mais comme des bêtes ».
Florence, Sienne, Kilkenny
À Florence, la terre consacrée manque. On creuse dans les cimetières « de très larges fosses, dans lesquelles on mettait les survenants par centaines », écrit Boccace : « entassés dans ces fosses, comme les marchandises dans les navires, par couches superposées ». Il décrit une ville où « le frère abandonnait son frère, l'oncle son neveu, la sœur son frère », et où « les pères et les mères refusaient de voir et de soigner leurs enfants, comme si ceux-ci ne leur eussent point appartenu ». Il avance un bilan de plus de cent mille morts entre mars et juillet dans les murs de la cité — un chiffre que les historiens tiennent pour très au-dessus de la réalité, comme la plupart de ceux des chroniqueurs.
À Sienne, le cordonnier Agnolo di Tura couche la même phrase sur l'abandon des siens, puis ajoute celle qui la contredit : il a enterré ses cinq enfants de ses propres mains.
En Irlande, le franciscain John Clyn tient ses annales à Kilkenny. Il explique qu'il écrit « parmi les morts, attendant la mort jusqu'à ce qu'elle vienne », et qu'il « laisse du parchemin pour continuer l'ouvrage, si d'aventure un homme survit ». Le copiste qui recopia son manuscrit a ajouté sous la dernière ligne : Ici il semble que l'auteur est mort.
Part de la population européenne emportée, selon les estimations
% de la populationCombien de morts, au total ? Les historiens ne s'accordent toujours pas, et l'écart entre eux est vertigineux : près de quatre habitants sur dix pour les uns, plus de six sur dix pour les autres. L'essentiel des données vient de quelques régions urbanisées d'Italie, d'Angleterre, d'Espagne, de France et d'Allemagne ; ailleurs, on extrapole à partir de trois paroisses. Chacun compte donc des morts dont une bonne part n'a jamais été inscrite nulle part.
La Faculté de Paris lève les yeux
En 1348, Philippe VI demande une explication à la Faculté de médecine de Paris. En octobre, quarante-neuf maîtres rendent un rapport solennel. La cause, écrivent-ils, remonte à 1345 : « En 1345, une heure après midi le 20 mars, il y eut une conjonction majeure de trois planètes dans le Verseau. »
Suivent les facteurs de risque. Succombent plus vite ceux qui mènent « une mauvaise hygiène de vie, avec trop d'exercice, de rapports sexuels et de bains », ainsi que « les gens corpulents au teint rougeaud ». Ceux qui adoptent un régime raisonnable, en revanche, « succomberont plus lentement à la pestilence ». La faculté concède enfin que « Dieu seul guérit les malades » et qu'« une explication certaine de ces matières n'est pas toujours à portée ». Sur ce dernier point, elle avait raison.
La seule arme efficace de l'époque n'est pas sortie d'une faculté, mais d'un port. En 1377, Raguse — Dubrovnik — impose aux arrivants un isolement avant d'entrer en ville ; on ne sait pas pourquoi la durée a fini par être fixée à quarante jours, qui ont donné le mot. En 1423, Venise ouvre sur l'îlot de Santa Maria di Nazareth le premier hôpital permanent pour les pestiférés. Le Moyen Âge n'a rien compris à la maladie, mais il a compris la porte.
Les coupables qu'on se donne
Faute de cause, on a cherché des responsables. La rumeur d'un empoisonnement des puits court aussi vite que le bacille, et des aveux sont obtenus sous la torture : à Berne et à Zofingue, rapporte le chroniqueur strasbourgeois Jacob von Königshofen, des Juifs torturés « reconnurent qu'ils avaient mis du poison dans de nombreux puits ».
Le 14 février 1349, à Strasbourg, environ deux mille Juifs sont brûlés sur une estrade de bois dressée dans leur cimetière. « Beaucoup de petits enfants furent sortis du feu et baptisés contre la volonté de leur père et de leur mère. » Les dettes contractées auprès d'eux sont annulées et leur argent partagé. Le chroniqueur, qui n'a rien d'un défenseur, écrit la phrase la plus froide de tout le dossier : « L'argent fut bien la chose qui tua les Juifs. »
La peste, elle, n'est entrée à Strasbourg que l'été suivant, où l'on estima les morts à seize mille. Le pape Clément VI avait, dès 1348, adressé aux prélats une bulle leur demandant de protéger les Juifs contre l'accusation d'avoir provoqué la peste, et qualifiant ceux qui les accusaient de gens séduits par le diable. Les communautés juives de Bâle, Mayence, Worms, Francfort et Erfurt ont été détruites ou massacrées malgré elle.
La troisième réponse ne cherchait pas de coupable : elle se frappait elle-même. Au printemps 1349, des bandes de flagellants entament leurs processions de pénitence dans le sud de l'Allemagne ; la même année, elles atteignent la Flandre, la Hollande, la Bohême, la Pologne et le Danemark, puis l'Angleterre en septembre, où elles rencontrent peu de succès. Beaucoup de villes leur ferment leurs portes.
La papauté a d'abord encouragé la pénitence publique, puis l'a interdite. En 1348, Clément VI avait lui-même autorisé à Avignon une procession semblable pour conjurer la peste. Le 20 octobre 1349, à la demande de l'université de Paris, il condamne le mouvement par des lettres adressées aux évêques de France, d'Allemagne, de Pologne, de Suède et d'Angleterre, et en interdit les processions. Nombre de flagellants finissent sur le bûcher ou dans les cellules des inquisiteurs.
Les survivants ont gagné une course qu'ils n'avaient pas courue
Avant 1347, l'Europe de l'Ouest était trop pleine : des terres pauvres mises en culture, des rendements qui stagnaient, des bras en surnombre et donc sans valeur. En supprimant un habitant sur trois, voire sur deux, la peste a retourné le rapport de force entre la terre et le travail. En Angleterre, les salaires agricoles ont en moyenne doublé entre 1350 et 1450. L'effet n'a pourtant pas été immédiat : dans les premières années, l'inflation a englouti les hausses, et les salaires réels ont d'abord baissé.
Édouard III a tenté d'arrêter cela par la loi. L'Ordinance of Labourers de 1349, puis le Statute of Labourers de 1351, fixent qu'aucun paysan ne peut demander plus qu'en 1346, sous peine de rendre le double de ce qui a été versé — le triple pour les seigneurs qui surenchérissent. Un roi d'Angleterre légifère contre l'offre et la demande ; ce ne sera pas la dernière fois, et le résultat sera toujours le même. Le ressentiment accumulé contre ces lois a nourri la révolte des paysans de 1381.
Le servage a disparu d'Europe occidentale, pendant qu'en Europe de l'Est des lois plus dures attachaient au contraire les paysans à la terre : la même catastrophe a libéré un côté du continent et enchaîné l'autre. Sur les tables de ceux qui restaient, la viande et les produits laitiers ont pris la place des bouillies de céréales. Florence, qui comptait entre 110 000 et 120 000 habitants en 1338, en avait 50 000 en 1351. L'Europe n'a retrouvé son niveau du XIVe siècle qu'au XVIe.
Ce retard a une cause simple : la peste est revenue. En 1361-1362, une « seconde peste » frappe l'Angleterre et le pays de Galles ; l'historien Philip Slavin a montré en 2024 qu'elle avait été plus dure qu'on ne le supposait, avec des conséquences démographiques lourdes et durables. Les retours se succèdent ensuite pendant des siècles, jusqu'à la grande peste de Londres de 1665-1666, qui a peut-être tué environ 100 000 Londoniens, et à celle qui touche Marseille en 1720, la dernière grande peste d'Europe occidentale.
La Peste Noire n'a pas été une catastrophe de six ans, mais la première vague d'une maladie qui n'a quitté l'Occident qu'au XVIIIe siècle.
Elle n'est jamais partie
Contrairement à la variole, Yersinia pestis n'a jamais été éradiquée : elle vit toujours chez les rongeurs sauvages de plusieurs continents. Entre 2019 et 2025, la plupart des cas humains signalés à l'OMS l'ont été en République démocratique du Congo et à Madagascar, où la peste bubonique est recensée presque chaque année. Aux États-Unis, le CDC compte en moyenne cinq cas humains par an, surtout dans le nord du Nouveau-Mexique et en Arizona : des randonneurs, des chasseurs, des chiens de prairie.
Les trois quarts étaient des pestes pulmonaires, celle qui se transmet d'homme à homme
Ce qui a changé tient en un mot : les antibiotiques. Diagnostiquée tôt, la peste se traite, et le diagnostic précoce sauve. C'est bien pour cela que le vrai danger n'est plus la bactérie mais le délai — un dispensaire loin, un test qui tarde, une toux prise pour une grippe, et l'on retombe en quarante-huit heures dans le XIVe siècle.
Près de sept siècles après Caffa, nous savons donc exactement ce qui nous tue, où il dort et comment le soigner. Nous avons gardé les deux inventions de la Peste Noire : l'isolement, qui marche, et le coupable désigné, qui ne marche pas mais qui soulage. Si la prochaine épidémie nous trouve aussi démunis, ce ne sera pas faute de médecine. Ce sera faute d'avoir lu nos propres archives.
La Peste Noire n'a pas seulement emporté, selon les estimations, entre un quart et six Européens sur dix en six ans : elle a laissé aux survivants la quarantaine, le bouc émissaire et la fin du servage à l'ouest du continent

