La France moderne est née dans la guerre. En septembre 1792, à Valmy, les soldats de la Révolution arrêtent les Prussiens au cri de « Vive la nation ! », et la royauté est abolie le lendemain. Depuis, ses guerres font et défont ses régimes : Waterloo emporte l'Empire de Napoléon en 1815, Sedan le Second Empire en 1870, la débâcle de 1940 la IIIe République, et la guerre d'Algérie la IVe, en 1958. La Grande Guerre, gagnée, lui coûte une génération.
Pour quoi se bat-elle ? Pour défendre la Révolution, puis pour dominer l'Europe sous Napoléon ; pour bâtir un empire colonial au XIXe siècle, puis pour le garder, jusqu'en Indochine et en Algérie ; pour son territoire en 1870, en 1914 et en 1939 ; et, depuis, dans des interventions lointaines, au nom de ses alliances ou de la lutte contre le terrorisme.
Jusqu'aux opérations du Sahel, achevées en 2022, la France a mené une douzaine de grandes guerres et autant de campagnes coloniales. Les guerres retenues ici ont coûté la vie à environ trois millions de soldats français, dont près de la moitié pendant la Première Guerre mondiale.
Ceux que la France a tués, en Europe comme dans ses colonies, n'ont presque jamais été recensés : démographes et historiens reconstituent leur nombre, qui peut varier, d'un auteur à l'autre, dans un rapport de un à quarante, et parfois davantage.
Les guerres de la Révolution et de l'Empire (1792-1815) :la mort à l'hôpital
Vingt-trois ans de guerre presque sans répit : la France révolutionnaire, puis celle de Napoléon, affronte l'Europe coalisée, de la déclaration de guerre à l'Autriche, en avril 1792, jusqu'à Waterloo, en juin 1815.
L'immense majorité des soldats morts ne tombe pas sur le champ de bataille : ils meurent à l'hôpital, de leurs blessures ou de maladie. La Fondation Napoléon y lit « la déficience du service de santé plus que l'âpreté des combats ».
Pour des centaines de milliers d'autres, prisonniers, déserteurs ou rayés des registres, le sort n'a jamais été noté. La Fondation retient un bilan de 900 000 à 1 000 000 de soldats morts de 1800 à 1815, dont près de la moitié entre 1812 et 1814, de la retraite de Russie à la campagne de France.
En face, les armées adverses perdent entre 1 et plus de 2,5 millions d'hommes. Et la guerre tue loin des armées : en Espagne, de 1808 à 1814, elle fait de 215 000 à 375 000 morts parmi les civils.
La guerre de Vendée (1793-1796) :une guerre entre Français
Le 24 février 1793, la Convention décide une levée de 300 000 hommes. En mars, dans l'Ouest, autour de la Vendée, elle déclenche un soulèvement paysan. Au début de 1794, les « colonnes infernales » du général Turreau ravagent le pays insurgé ; à Nantes, des milliers de prisonniers sont noyés dans la Loire. Ces colonnes tuent à elles seules environ 50 000 Vendéens, selon la World History Encyclopedia.
Des bilans exagérés, jusqu'à 500 000 morts, ont longtemps circulé. L'historien Peter McPhee retient les estimations récentes les plus admises : jusqu'à 170 000 insurgés morts et environ 30 000 soldats républicains.
La conquête de l'Algérie (1830-1871) :les razzias et la faim
Ce devait être une expédition punitive ; elle devient une conquête de plus de quarante ans. Débarquée à Sidi-Ferruch en juin 1830, l'armée française prend Alger trois semaines plus tard. La pratique la plus connue est l'enfumade : en juin 1845, dans les grottes du Dahra, des centaines d'Algériens, des civils pour la plupart, meurent asphyxiés. Mais selon l'historien Alain Ruscio, ce sont les razzias, le pillage des villages et des tribus, qui tuent le plus : privés de quoi vivre, les paysans meurent de famine et d'épidémies. En 1843, un officier, Montagnac, écrit : « Toutes les populations qui n'acceptent pas nos conditions doivent être rasées, tout doit être pris, saccagé, sans distinction d'âge ni de sexe ».
De 1830 à 1852, Ruscio compte entre 400 000 et 500 000 morts algériens sur environ 4 millions d'habitants, en très grande majorité des civils.
La conquête tue aussi près de 100 000 soldats français, emportés pour la plupart par les fièvres et l'épuisement plutôt qu'au combat : Ruscio y voit le mépris du commandement pour la troupe.
La guerre de Crimée (1854-1856) :le choléra avant l'ennemi
En mars 1854, la France et le Royaume-Uni se rangent aux côtés de l'Empire ottoman contre la Russie ; le siège de Sébastopol dure onze mois.
Les morts français ont été comptés par un médecin militaire, Jean-Charles Chenu, sous un titre éloquent : De la mortalité dans l'armée, et des moyens d'économiser la vie humaine. Il en dénombre plus de 95 000. Environ 75 000 d'entre eux meurent de maladies, dont le choléra, et non au combat.
La guerre de 1870 (1870-1871) :des morts sans liste
Il suffit d'une dépêche, celle d'Ems, pour que la France entre en guerre contre la Prusse, en juillet 1870. Six semaines plus tard, Napoléon III est prisonnier à Sedan, et Paris assiégé passe l'hiver dans le froid et la famine.
Le conflit coûte la vie à 138 000 Français, selon le ministère des Armées : beaucoup de leurs blessures ou de maladie, beaucoup aussi en captivité, parmi les prisonniers emmenés en Allemagne.
Aucune liste générale de ces morts n'a été dressée : chaque décès a été transcrit dans l'état civil de la commune où vivait le soldat. En 2020, la Revue française de généalogie en estime le nombre, au bas mot, à 139 000 ; la Fédération française de généalogie et le Souvenir français invitent les maires à graver les noms retrouvés sur leur monument.
La Commune de Paris (1871) :la Semaine sanglante
Paris refuse de rendre ses canons. En mars 1871, la ville se soulève contre le gouvernement d'Adolphe Thiers, installé à Versailles, qui veut désarmer la garde nationale. La Commune est, plus qu'aucun autre mouvement du XIXe siècle, un mouvement de travailleurs, selon l'historien Quentin Deluermoz.
Du 21 au 28 mai, pendant la « Semaine sanglante », l'armée versaillaise reprend la ville quartier par quartier. Les cours martiales jugent vite, on fusille en groupe, et le sang est lavé au chlore et à la chaux ; près de 40 000 personnes sont arrêtées. Les communards, de leur côté, exécutent des otages, dont l'archevêque de Paris.
Le nombre des morts reste débattu. Les estimations anciennes allaient de 15 000 à 40 000 ; en 2011, l'historien Robert Tombs, à partir des registres des cimetières, des hôpitaux et des mairies, propose environ 6 500 morts, chiffre que d'autres discutent.
La Première Guerre mondiale (1914-1918) :une génération dans la pierre
Le jeu des alliances entraîne la France dans la guerre : l'Allemagne la lui déclare le 3 août 1914, envahit la Belgique et le Nord, et le front se fige pour quatre ans.
Près de 1,4 million de militaires français sont tués, selon le ministère des Armées, et laissent près de 600 000 veuves. L'historien Antoine Prost juge que les pertes de cette guerre ont été sous-évaluées.
Verdun. Le 21 février 1916, le général von Falkenhayn, à la tête de l'armée allemande, lance l'attaque sur Verdun ; la bataille dure jusqu'au 18 décembre. Elle coûte à la France 163 000 morts et disparus, et 216 000 blessés : les 379 000 « pertes » souvent citées additionnent les deux. L'Allemagne y perd 143 000 morts et disparus. En 1919, Falkenhayn écrit dans ses mémoires qu'il voulait « saigner à blanc » l'armée française ; le Mémorial de Verdun y lit aujourd'hui une justification écrite après coup, une fois le bilan connu.
À Douaumont, l'ossuaire inauguré en 1932 réunit les restes de 130 000 soldats ramassés sur le champ de bataille. On n'a pu leur rendre ni un nom, ni même un camp : ils sont « allemands ou français ».
La Somme. Du 1er juillet au 18 novembre 1916, les armées du général Joseph Joffre, commandant en chef français, et du général britannique Douglas Haig attaquent sur la Somme ; elles gagnent au mieux douze kilomètres. Le premier jour, l'armée britannique compte 19 240 tués ; le lendemain, un communiqué officiel se félicite de n'avoir enregistré que des pertes légères. La France y perd 66 688 morts et disparus : ses 202 559 « pertes » y ajoutent les blessés, et les trois armées dépassent ensemble le million d'hommes mis hors de combat.
C'est cette guerre qui couvre le pays de monuments : dès la paix, ils « envahissent le paysage communal », portés par la volonté de graver dans la pierre le nom de ceux qui sont tombés.
La Seconde Guerre mondiale (1939-1945) :plus de civils que de soldats
Battue en six semaines au printemps 1940, la France est occupée, et le régime de Vichy collabore. Elle était entrée en guerre en septembre 1939, avec le Royaume-Uni, contre l'Allemagne qui venait d'envahir la Pologne.
On compte 567 600 morts français, selon le National WWII Museum, dont 217 600 militaires : les autres, plus nombreux, sont des civils, tués sous les bombardements, dans les combats de la Libération, dans les massacres et en déportation. Pour l'une et l'autre guerre mondiale, aucune source ne fait la part des morts causés par l'armée française.
La France de Vichy a aussi livré ses Juifs. Le statut des Juifs de 1940 a été durci par Pétain lui-même, selon un document révélé en 2010 par Serge Klarsfeld. Les 16 et 17 juillet 1942, des policiers de la préfecture de police, avec la police et la gendarmerie françaises, arrêtent à Paris 13 000 Juifs : c'est la rafle du Vél' d'Hiv. De mars 1942 à août 1944, 75 721 Juifs sont déportés de France, dont près de 11 000 enfants ; à la libération des camps, on ne compte que 2 566 survivants.
L'occupant massacre aussi. Le 10 juin 1944, à Oradour-sur-Glane, en Haute-Vienne, un détachement de la division SS Das Reich, sur ordre de son chef Heinz Lammerding, tue 643 habitants ; 350 femmes et enfants avaient été enfermés dans l'église, mitraillée puis incendiée.
Sétif, Guelma et Kherrata (1945) :l'autre 8 mai
Le 8 mai 1945, jour de la victoire en Europe, des nationalistes algériens défilent à Sétif. Un scout de 26 ans, Saâl Bouzid, brandit le drapeau du Parti du peuple algérien ; il est tué d'une balle. L'émeute qui suit tue 102 Européens.
Selon une proposition de résolution déposée à l'Assemblée nationale en 2025, l'armée française mène ensuite une répression qui dure jusqu'à la fin juin. Dans les onze premiers jours, jusqu'au 19 mai, l'aviation largue 41 tonnes de bombes sur la région. À Guelma, le sous-préfet André Achiary arme une milice d'Européens, et un tribunal improvisé, sans magistrats, ordonne l'exécution de 50 à 60 Algériens par jour, d'après le même texte. Une partie des corps est brûlée dans des fours à chaux, ce qui rend tout décompte précis impossible.
Le premier bilan officiel français fait état de 1 165 victimes. Les historiens vont jusqu'à 15 000 ou 20 000 morts, et les autorités algériennes en retiennent 45 000.
| Qui compte | Bilan |
|---|---|
| Premier bilan officiel français | 1 165 victimes |
| Charles-Robert Ageron et Gilbert Meynier | de 5 000 à 6 000 morts |
| Roger Vétillard | de 5 000 à 10 000 morts |
| Jean-Pierre Peyroulou et Gilles Manceron | de 15 000 à 20 000 morts |
| Un représentant du consulat américain, à l'époque | de 30 000 à 35 000 victimes |
| Autorités algériennes | 45 000 morts |
À Sétif, une stèle rappelle Saâl Bouzid, « premier mort » de ces massacres ; en 2021, l'ambassadeur de France y a déposé une gerbe. En France, la proposition de 2025 demande un lieu de mémoire national.
La guerre d'Indochine (1946-1954) :légionnaires, Africains, Indochinois
Le Viêt-minh d'Hô Chi Minh proclame l'indépendance du Vietnam en septembre 1945 ; la France choisit de reconquérir l'Indochine par les armes. Le 23 novembre 1946, sa marine bombarde le port de Haïphong : selon l'historien Thomas Vaisset, les estimations vont de 300 à 20 000 morts, surtout des civils. À la fin de 1953, l'état-major français installe un camp retranché au fond de la cuvette de Diên Biên Phu, dans le nord-ouest du Vietnam, ravitaillé par les airs ; mais les troupes du général Giáp hissent leur artillerie sur les collines boisées qui dominent la vallée, neutralisent la piste d'aviation et pilonnent la garnison pendant cinquante-six jours, du 13 mars au 7 mai 1954. La chute du camp scelle la fin de la guerre.
Ceux qui meurent pour la France viennent alors de partout : selon le ministère des Armées, 83 300 combattants tombent de 1945 à 1954, dont 12 000 légionnaires, plus de 15 000 soldats d'Afrique et 27 000 d'Indochine. Chaque 8 juin leur rend hommage, jour de l'inhumation d'un soldat inconnu d'Indochine à Notre-Dame-de-Lorette. Sur les 40 000 soldats faits prisonniers par le Viêt-minh, près de 30 000 ne sont jamais revenus.
Le même ministère donne pourtant, plus bas sur la même page, une autre ventilation, qui inclut les armées des États associés et ne retombe pas sur le même total : 92 000 morts au lieu de 83 300. La page n'explique pas l'écart.
| Autre ventilation du ministère des Armées (même page) | Bilan |
|---|---|
| Soldats métropolitains, légionnaires et africains | plus de 47 000 tués |
| Combattants indochinois du corps expéditionnaire | 28 000 tués |
| Soldats des armées des États associés | 17 000 tués |
En face, près de 500 000 combattants viêt-minh sont morts. Aucun bilan fiable des civils vietnamiens tués n'a été établi.
Madagascar (1947-1948) :la faim et la « pacification »
Dans la nuit du 29 mars 1947, des insurgés malgaches attaquent des postes militaires et des plantations dans l'est de l'île. Ils visent des Européens, et des Malgaches qui travaillent avec eux. La France accuse les députés du Mouvement démocratique de la rénovation malgache et mène près de deux ans de « pacification », surtout avec des tirailleurs sénégalais : tortures, exécutions sommaires, villages incendiés.
Cette fois, le bilan officiel dépasse celui des historiens. Les comptes de l'État français font état de 89 000 victimes malgaches, un chiffre que les historiens jugent exagéré, peut-être pour alourdir le dossier d'accusation. L'historien Jean Fremigacci retient de 30 000 à 40 000 morts. Environ 10 000 meurent de mort violente ; les autres meurent de faim ou de maladie, une grande partie dans les zones tenues par l'insurrection.
Côté français, environ 550 Européens sont tués, et environ 1 900 supplétifs malgaches.
La guerre d'Algérie (1954-1962) :la guerre sans nom
Pour Paris, l'Algérie forme trois départements français : on n'y fait pas la guerre. Les attentats du Front de libération nationale (FLN) le 1er novembre 1954, la « Toussaint rouge », ouvrent pourtant huit ans de combats, et il faut attendre une loi de 1999 pour que les textes officiels écrivent « guerre d'Algérie ».
Plus d'un million et demi de jeunes appelés y servent, et l'armée pratique la torture.
Le bilan algérien divise. À partir de la démographie, les historiens français retiennent de 250 000 à 300 000 morts algériens ; l'Éducation nationale, environ 400 000, civils et combattants ; l'État algérien avance 1,5 million de martyrs. Après le cessez-le-feu, de 15 000 à 30 000 harkis, ces supplétifs algériens de l'armée française, sont tués.
C'est le général de Gaulle, rappelé au pouvoir en 1958 par le président René Coty, qui décide d'en sortir : en septembre 1959, il propose aux Algériens l'autodétermination, que les Français approuvent par référendum le 8 janvier 1961, à 75 %. Le départ se fait sans les harkis : en mai 1962, ses ministres Pierre Messmer, aux Armées, et Louis Joxe, chargé de l'Algérie, télégraphient l'ordre de ne pas les rapatrier. En 2016, le président François Hollande reconnaît « la responsabilité des gouvernements français dans l'abandon des harkis, des massacres de ceux restés en Algérie ».
Selon l'Éducation nationale, l'armée française perd environ 30 000 soldats, et environ 4 000 civils français sont tués.
L'Afghanistan (2001-2014) :l'embuscade d'Uzbin
Après les attentats du 11 septembre 2001, la France rejoint la coalition menée par les États-Unis contre les talibans, puis la force de l'OTAN. Le 18 août 2008, dans la vallée d'Uzbin, dix soldats français sont tués dans une embuscade.
Quatre-vingt-neuf ou quatre-vingt-dix soldats français y meurent : le ministère des Armées publie l'un et l'autre chiffre, et le décompte cité à l'Assemblée nationale retient le premier.
Faute de chiffre propre aux forces françaises, reste le bilan de toute la guerre, de 2001 à 2021 : environ 176 000 morts directes, dont plus de 46 000 civils, selon le projet Costs of War de l'université Brown.
Le Sahel (2013-2022) :la frappe de Bounti
En janvier 2013, à la demande du gouvernement malien, la France lance l'opération Serval contre les groupes djihadistes qui descendent du nord du Mali, puis Barkhane, étendue au Sahel. Après deux coups d'État au Mali, les derniers soldats français quittent le pays le 15 août 2022. Ce jour-là, le chef d'état-major des armées salue « le sacrifice ultime des 59 militaires français tombés au Sahel ».
Aucun bilan public des combattants tués par les forces françaises n'a été publié. Le 3 janvier 2021, une frappe aérienne de Barkhane près du village de Bounti tue au moins 22 personnes, dont 19 civils, réunis pour un mariage, selon l'enquête de la mission de l'ONU au Mali. La France conteste ces conclusions et affirme avoir visé un rassemblement djihadiste.
Le mur des noms
Le 11 novembre 2019, à Paris, le président de la République inaugure un monument aux soldats morts en opérations extérieures depuis 1963. Des soldats de bronze y portent un cercueil qui n'est pas là : « L'absence du cercueil n'en est que plus bouleversante », dit-il. Sur le mur, 549 noms sont gravés, du Tchad au Mali, du Liban à l'Irak.
Sur ce mur comme sur les monuments des villages, chaque mort a un nom. Ceux que ces guerres ont tués de l'autre côté, du Dahra à Guelma, de Haïphong à Bounti, n'en ont presque jamais : il en reste des fourchettes, que les historiens discutent.
Voir aussi : le calendrier des morts, où ces dates ont leur jour.
