Le 8 juillet 1849, dans ce qui deviendra le Wyoming, un chercheur d'or de vingt-cinq ans, pris de délire, réclame à ses amis une balle pour en finir. Charles Bishop, plâtrier à Washington, a survécu à la guerre du Mexique ; à deux heures du matin, il montait encore la garde. Il meurt à une heure de l'après-midi, du choléra, après avoir bu, selon son capitaine, l'eau croupie d'un marécage. Personne n'a tiré.
On l'enterre en musique, cousu dans sa couverture bleue, la bannière étoilée sur le corps. Le western a gardé le drapeau et la fanfare ; il a jeté la diarrhée. Sergio Leone et John Wayne n'ont jamais tourné cette mort-là. Sur la route de l'Oregon et de la Californie, « le plus long cimetière du pays » selon le National Park Service, près d'un émigrant sur dix n'est pas arrivé, toutes causes confondues. Le cinéma a préféré la seule mort qui se filme debout.
Estimation haute, sur quelque 350 000 partants : la maladie fut, « de loin », le premier tueur
Le plus long cimetière du pays
De 1841 à 1869, partir vers l'Ouest, c'est marcher cinq mois à pied à côté d'un chariot tiré par des bœufs, sur les 3 200 kilomètres qui séparent les villes-étapes du Missouri de l'Oregon ou de la Californie. Tous les convois suivent les mêmes rivières, campent aux mêmes gués et boivent à l'aval de ceux qui les précèdent. Dans cette foule en marche sans égout ni médecin, le choléra n'a rien d'un adversaire de western : la bactérie vit dans l'eau souillée, attaque l'intestin et vide le corps en quelques heures — les malades mouraient souvent dans les douze heures après les premiers symptômes. En 1849, elle remonte le Missouri en bateau à vapeur avec les chercheurs d'or. « La ruée vers l'or fut au choléra ce que le vent est au feu », écrit l'historien George Groh, et pour cette seule année, certaines estimations vont jusqu'à cinq mille morts.
On enterrait souvent dans la piste même, où les roues des chariots suivants tassaient la terre, et la plupart des tombes restaient sans marque, exprès, pour décourager les pilleurs de tombes.
Calcul du National Park Service : jusqu'à 30 000 morts de maladie sur quelque 3 200 kilomètres (un mile vaut 1,6 km) ; rares sont les tombes repérées
L'ennemi n'était pas derrière la colline
Le western a sa scène fétiche : les chariots en cercle sous les flèches. Pour 1840-1860, l'historien John Unruh compte un peu plus de 360 émigrants tués par des Indiens, et davantage d'Indiens tués par des émigrants. La vraie menace venue des Indiens, note-t-il, était le vol, pas l'attaque meurtrière. Les tribus croisées par les convois ont, elles, payé le choléra au prix fort.
Le compte d'Unruh s'arrête aux convois. Hors de la piste, les plus grandes tueries de l'Ouest ne sont ni des duels ni des attaques de chariots : c'est l'armée qui tire. Le 29 novembre 1864, au bord du Big Sandy Creek, dans le territoire du Colorado, le colonel Chivington et des régiments de volontaires du Colorado attaquent un camp cheyenne et arapaho : en huit heures, environ 230 morts, surtout des femmes, des enfants et des vieillards, selon le National Park Service.
Le 29 décembre 1890, à Wounded Knee, dans le Dakota du Sud, quelque 500 soldats du 7e de cavalerie encerclent une bande lakota pour la désarmer. Le premier coup de feu part d'une lutte autour d'un fusil ; plus de 250 Lakotas sont tués, pour plus de la moitié des femmes, des enfants et des anciens. Vingt soldats reçoivent la médaille d'honneur pour cette journée.
Le vrai danger voyageait dans le convoi : surtout l'accident de chariot, quand un enfant ou un adulte tombait du siège sous les roues. Les tirs accidentels étaient courants, les meurtres rares : beaucoup d'émigrants se sont tiré dessus faute de savoir manier leur fusil. Le pionnier armé avait un ennemi redoutable, lui-même.
La montagne, elle, triait ses morts. L'hiver 1846-1847, bloquée par la neige dans la Sierra Nevada, l'expédition Donner en vient à manger les siens : sur 87 personnes, 46 survivent selon PBS, et les décomptes varient. L'anthropologue Donald Grayson a regardé qui mourait, sur les 85 personnes de son propre décompte, 52 hommes et 33 femmes : plus de la moitié des hommes meurent, moins d'un tiers des femmes, mieux isolées du froid par leur graisse. Parmi les morts, onze célibataires de vingt à trente-neuf ans : le jeune homme seul, héros même du western, était le profil du mort.
Au moins, sur la même période, selon l'estimation de John Unruh
Le duel au soleil n'a pas eu lieu
Après la piste, le western a son autre décor : la ville de bétail. Dans cinq d'entre elles, au Kansas, Dodge City comprise, l'historien Robert Dykstra compte quarante-cinq adultes morts de mort violente de 1870 à 1885. « Personne n'est mort dans un duel à la Hollywood », écrit-il ; moins d'un tiers des victimes ont tiré en retour.
Par peur pour leurs affaires, les commerçants finançaient d'abord la police et des lois sévères sur le port d'arme. Le cow-boy arrivait en ville, et l'on prenait son revolver avant son argent.
Même la fusillade la plus célèbre de l'Ouest naît d'un règlement qui interdit les armes en ville : le 26 octobre 1881, à Tombstone, les Earp veulent le faire appliquer ; trente secondes plus tard, trois hommes, Billy Clanton et les frères Tom et Frank McLaury, gisent dans un terrain vague derrière l'O.K. Corral. Le cinéma a gardé le nom du corral, qui n'y était pour rien.
Peu de duels ne veut pas dire peu de meurtres. À Dodge City, selon les calculs de Randolph Roth, un adulte installé là de 1876 à 1885 avait au moins une chance sur soixante et une d'être assassiné. On ne s'y battait pas en duel, mais on n'y prenait pas sa retraite.
La mort violente de masse, dans l'Ouest, se passait aussi en ville, et sans duel. Le 24 octobre 1871, à Los Angeles, une foule qui grossit jusqu'à 500 personnes, un habitant sur dix, s'en prend au quartier chinois. Le lendemain matin, dix-sept corps sont alignés dans la cour de la prison ; un dix-huitième a été enterré la veille. Un Chinois de la ville sur dix est mort. Le grand jury rend quarante-neuf inculpations, huit émeutiers sont condamnés pour homicide involontaire, puis les condamnations tombent sur un vice de forme, et personne n'est rejugé.
Y compris les hommes tués légitimement par la police ; quatre de ces morts sont des tirs accidentels
Le Far West tuait donc, mais pas comme on le filme : en douze heures, par l'eau d'un marécage, sous une roue, au bout de son propre fusil, de faim dans la neige. Ces morts-là n'avaient pas de héros, et Hollywood les a laissées au bord de la piste. Charles Bishop réclamait une balle. Sur la route de l'Ouest, l'arme la plus meurtrière fut une gorgée d'eau croupie.



