Testaments insolites : le dernier mot des morts, et ce que le droit en fait
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†L’Art de Partir
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Testaments insolitesle dernier mot des morts, et ce que le droit en fait

Un bichon à 12 millions, un alphabet de quarante lettres, un concours de naissances, un philosophe toujours assis dans sa vitrine.Six testaments classés selon ce que les vivants ont fait du dernier mot des morts.

Un testament est le seul texte qu'on écrit pour être lu quand on ne pourra plus rien expliquer. Rédigé souvent au bord de la fin, il dit ce qu'un mourant veut voir lui survivre : un chien, une rancune, un alphabet, son propre squelette. Puis les vivants reprennent la plume.

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Voici six dernières volontés, toutes sur pièces, de celle que les vivants ont le plus contredite à celle qu'ils ont le plus fidèlement suivie. Les légendes restent à la porte, comme Gunther, berger allemand héritier supposé de 65 millions de dollars d'une comtesse qui, admet le Guinness, « n'a jamais existé ».

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6. Shaw, l'alphabet mort au tribunal

George Bernard Shaw voulait qu'une part de sa fortune finance un alphabet phonétique de quarante lettres. En 1957, la justice donne tort au testament : un arrangement hors tribunal laisse 8 300 livres à l'alphabet, que personne n'a jamais adopté.

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Un tiers de ses droits d'auteur posthumes allait à la National Gallery of Ireland, qui a profité du triomphe de My Fair Lady, tiré de Pygmalion. *Or Pygmalion met en scène un phonéticien, « auteur d'un alphabet universel », qui apprend à parler à une fleuriste : l'alphabet de théâtre a enrichi un musée, le vrai n'a jamais servi.*

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5. Trouble, le bichon raboté

Leona Helmsley, hôtelière new-yorkaise, meurt en 2007 et laisse 12 millions de dollars pour l'entretien de Trouble, son bichon maltais, mais rien à deux petits-enfants, « pour des raisons qu'ils connaissent ». Deux autres n'héritent qu'en allant chaque année sur la tombe de leur père.

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En 2008, un accord validé par une juge de Manhattan ramène le pécule du chien à 2 millions. Les deux déshérités repartent avec 6 millions : trois fois le chien.

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En France, Trouble n'aurait rien reçu du tout. La loi interdit de léguer un bien à un animal, qui n'a pas de personnalité juridique : seules les personnes, physiques ou morales, peuvent hériter. Les notaires passent par un legs avec charge, une somme laissée à un proche à condition qu'il s'occupe de l'animal. Sans testament, l'animal entre dans la succession comme n'importe quel autre bien ; si les héritiers ne s'accordent pas, c'est le tribunal qui décide de son sort.

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4. Napoléon, une volonté payée à soixante pour cent

À Sainte-Hélène, en avril 1821, Napoléon distribue des millions, dont dix mille francs à Cantillon, sous-officier jugé pour avoir voulu assassiner Wellington, puis acquitté : le vaincu de Waterloo règle ses comptes depuis son lit.

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Le gouvernement de Louis XVIII refuse de faire valider l'acte par un notaire français ; il est enregistré à Londres, et seuls certains légataires seront payés, à environ 60 % de leur dû en moyenne. Il demandait à reposer « sur les bords de la Seine » : son corps n'arrive aux Invalides qu'en décembre 1840, dix-neuf ans plus tard.

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3. Millar et le derby des cigognes

À sa mort en 1926, Charles Vance Millar, avocat célibataire de Toronto, lègue des actions de brasserie à des pasteurs qui ne boivent pas, une maison en Jamaïque à trois hommes qui se détestent, et le reste de sa fortune à la mère qui aura le plus d'enfants à Toronto en dix ans.

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Grande Dépression aidant, le « derby des cigognes » tourne à la course, et la Cour suprême du Canada valide la clause en 1937. Quatre mères de neuf enfants se partagent le prix, 110 000 dollars chacune. On ignore s'il voulait être obéi ou seulement amuser ses amis avocats.

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2. Shakespeare et le deuxième meilleur lit

Le testament de William Shakespeare, daté de mars 1616, porte une ligne qui fait jaser depuis quatre siècles : « je donne à ma femme mon deuxième meilleur lit, avec sa garniture ». On y voit une gifle posthume à Anne Hathaway.

La dernière page du testament de Shakespeare (1616), signée de sa main · The National Archives (Royaume-Uni), domaine public

La dernière page du testament de Shakespeare (1616), signée de sa main

The National Archives (Royaume-Uni), domaine public

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Les archives britanniques rappellent qu'à l'époque le meilleur lit revenait toujours à l'héritier, et que la veuve était peut-être moins démunie que le texte ne le dit. Le droit a exécuté l'acte sans broncher ; c'est la postérité qui écrit une biographie à partir d'un meuble.

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1. Bentham, toujours assis

Jeremy Bentham, mort en 1832, lègue son corps à son ami le docteur Southwood Smith pour en faire un « Auto-Icon » : son squelette, vêtu de ses habits, assis dans une boîte. Tout a été fait, sauf la tête : momifiée, elle avait l'air si macabre qu'on l'a remplacée par une tête de cire coiffée de ses vrais cheveux.

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Il est à l'University College London depuis 1850, et la légende qui le fait siéger à chaque conseil, « présent mais ne votant pas », est un mythe. Mais c'est la volonté la plus spectaculairement suivie du classement, et le seul dont on croise encore le regard, en cire.

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Ce que les vivants gardent

RangTestamentCe que le mort voulaitCe qu'il a obtenu
6George Bernard Shaw (1950)un alphabet phonétique de 40 lettrestestament désavoué en justice (1957), 8 300 £ pour l'alphabet
5Leona Helmsley (2007)12 M$ pour son bichon Trouble2 M$ après un accord validé en justice (2008) ; 6 M$ aux deux petits-enfants déshérités
4Napoléon Ier (1821)des millions de legs, ses cendres au bord de la Seineenviron 60 % des legs versés ; retour aux Invalides en 1840
3Charles Vance Millar (1926)sa fortune à la mère la plus féconde de Torontoclause validée (1937) ; quatre mères de neuf enfants
2William Shakespeare (1616)le deuxième meilleur lit à sa femmeexécuté ; l'intention reste inconnue
1Jeremy Bentham (1832)son corps conservé et exposéexécuté, sauf la tête, en cire

Un mort peut demander l'absurde, pourvu qu'il y mette les formes, qui changent avec la frontière. En France, le testament olographe est écrit en entier à la main, daté et signé, et l'on ne déshérite pas un héritier réservataire, celui que la loi interdit d'exclure de la succession, quelle que soit la raison donnée. En Angleterre et au pays de Galles, il faut deux témoins présents en même temps.

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L'absurde a pourtant une borne. Dans tout testament, dit l'article 900 du Code civil, « les conditions impossibles, celles qui sont contraires aux lois ou aux moeurs, seront réputées non écrites » : le juge efface la condition et laisse le legs. Le droit français prévoit même que le mort se trompe sur l'avenir. Celui qui a reçu un legs peut demander au juge de réviser les conditions et les charges devenues, « par suite d'un changement de circonstances », « soit extrêmement difficile[s], soit sérieusement dommageable[s] » à exécuter, mais pas avant dix ans après la mort du testateur ; le juge modifie alors ce qu'il faut « en s'inspirant de l'intention du disposant ».

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Le défunt croit avoir le dernier mot ; ce sont les vivants qui l'ont, et seules les archives gardent ce qu'il avait réellement écrit.

  • ▸Guinness World Records, 2023 (Gunther).
  • ▸National Gallery of Ireland (Shaw).
  • ▸CBS News, 2008 ; The Seattle Times, 2007 (Helmsley).
  • ▸Fondation Napoléon.
  • ▸Oxford County Archives ; L'Encyclopédie canadienne (Millar).
  • ▸The National Archives, PROB 1/4 (Shakespeare).
  • ▸Wikipédia, « Jeremy Bentham ».
  • ▸Service-Public.gouv.fr ; Wills Act 1837.
  • L'essentiel en 5 questions-clés

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