À la fin de l'été 1845, une odeur douceâtre de décomposition envahit les campagnes irlandaises. En quelques jours, les feuilles vertes des plants de pommes de terre se recouvrent de taches sombres, flétrissent et s'effondrent. Lorsqu’ils déterrent les tubercules pour nourrir leurs familles, les paysans ne découvrent qu'une masse noirâtre, visqueuse et nauséabonde, infectée par un micro-organisme venu des Amériques : Phytophthora infestans, le mildiou.
Pour n'importe quel autre pays d'Europe, la perte d'une récolte est un coup dur. Pour l'Irlande du XIXe siècle, c'est un arrêt de mort collectif.
Sur une île comptant près de 8,2 millions d’habitants au recensement de 1841, des millions de paysans pauvres (cottiers) ne possèdent pas la terre qu’ils cultivent. Entassés sur de minuscules parcelles louées à des propriétaires terriens anglo-irlandais souvent absents, ils ne survivent que grâce à une variété unique de pomme de terre à haut rendement, la Lumper. Un adulte en consomme entre quatre et six kilos par jour : c'est l'unique aliment qui lui apporte les calories nécessaires pour ne pas périr.
Quand la pomme de terre pourrit, ce n’est pas un légume qui disparaît : c’est l’unique filet de sécurité d'un peuple tout entier qui se déchire.
Le plus haut chiffre jamais recensé sur l'île : près de deux siècles plus tard, l'Irlande entière n'est toujours pas revenue à ce niveau
Soit 1,5 à 2,2 tonnes par adulte et par an d'une seule variété, la Lumper : quand le mildiou la détruit, rien ne peut la remplacer
Le scandale des greniers pleins

Le mémorial de la Grande Famine irlandaise devant l'église St Luke, à Liverpool
Rept0n1x, Wikimedia Commons (CC BY-SA 3.0)
L’histoire populaire a longtemps réduit la Grande Famine (An Gorta Mór) à une simple catastrophe naturelle provoquée par un champignon parasite. C'est occulter un mécanisme central de la tragédie : l’Irlande continuait d’exporter de la nourriture.
Pendant que les enfants irlandais mouraient le ventre gonflé dans les fossés de Skibbereen, l'île continuait de produire en abondance du blé, de l'avoine, de l'orge, du bétail, des porcs, du jambon et du beurre. Mais ces denrées de haute valeur appartenaient aux grands propriétaires terriens et étaient destinées à la vente.
Au plus fort de l’hécatombe, en 1847, l’« Année Noire » (Black '47), près de 4 000 navires chargés de nourriture quittent l’Irlande pour les ports britanniques, selon l’historienne Christine Kinealy. Cette année-là, les importations de grain dépassent certes les exportations. Mais une population ruinée ne mange pas des statistiques de commerce extérieur : elle n'a pas de quoi acheter le pain.
L'Irlande mourut de faim non par absence de grains sur son sol, mais parce que sa population paysanne était trop misérable pour pouvoir acheter ce que sa propre terre produisait.
Près de 11 départs par jour en 1847, l'année la plus meurtrière. Selon Kinealy, le grain importé dépasse l'exporté, mais les affamés n'ont pas de quoi l'acheter
Le dogme victorien du laissez-faire

Sir Charles Edward Trevelyan, gravure sur acier du milieu du XIXe siècle, tirée de The Drawing-Room Portrait Gallery of Eminent Personages
domaine public
La gestion politique de la crise à Londres a transformé une mauvaise récolte en hécatombe politique. À la tête du Trésor britannique, le haut fonctionnaire chargé des secours, Sir Charles Trevelyan, est un adepte fanatique du libre-échange absolu (laissez-faire) et des théories démographiques de Thomas Malthus.
Pour Trevelyan et le gouvernement de Lord John Russell, l’État doit intervenir le moins possible sur les marchés et éviter de distribuer de la nourriture gratuite ou à bas prix, sous peine de fausser la concurrence et de décourager l'initiative privée. Pire encore : Trevelyan voit dans la famine une intervention de la Providence, qui obligerait l'Irlande à réformer son agriculture et sa société. En 1848, dans The Irish Crisis, il décrit le mal social irlandais comme « mis à nu par un coup direct d’une Providence toute sage et toute miséricordieuse ».
Les secours officiels sont délibérément bridés. Les soupes populaires (soup kitchens) ne fonctionnent que pendant quelques mois à l’été 1847 avant d'être brutalement fermées. On impose aux pères de famille affamés des travaux publics absurdes — casser des cailloux pour tracer des routes menant nulle part — en échange de salaires de famine qui ne suffisent même pas à acheter un sac de farine de maïs importée d'Amérique.
Coup de grâce pour la paysannerie : la loi dite « clause Gregory » stipule que quiconque possède plus d'un quart d'acre de terre ne peut prétendre à aucune aide publique. Pour ne pas mourir de faim, des centaines de milliers de paysans sont contraints de céder leurs terres à leurs propriétaires. Ceux qui ne peuvent plus payer leur loyer sont violemment expulsés : leurs toits de chaume sont brûlés, leurs murs démolis sous leurs yeux.
L'hécatombe en chiffres :la mort et l'exil
Entre 1845 et 1852, les registres démographiques enregistrent une rupture sans équivalent dans l'Europe occidentale du XIXe siècle :
| Mesure | Périmètre | Bilan estimé |
|---|---|---|
| Décès directs et indirects | Irlande (1845–1852) | ≈ 1 000 000 de morts |
| Émigration forcée | Départs vers la Grande-Bretagne, les USA, le Canada | ≈ 1 500 000 personnes |
| Morts en mer, route du Canada | 1847 | plus de 5 000, environ 5 % des passagers, plus 5 424 inhumés à la Grosse-Île |
| Chute démographique totale | Population irlandaise (1841 vs 1851) | Perte d’environ 20 % des habitants |
Bilan humain de la Grande Famine d'Irlande (1845-1852)
millions de personnesEnviron un habitant sur huit de 1841. La plupart ne meurent pas de faim seule : typhus, dysenterie et choléra achèvent des corps épuisés
Sur la route du Canada en 1847, plus de 5 000 émigrants meurent en mer et 5 424 sont inhumés à la quarantaine de la Grosse-Île, selon Parcs Canada
La faim pure n'a été que le déclencheur. L'écrasante majorité du million de victimes a succombé aux maladies opportunistes qui prospéraient sur des organismes exsangues entassés dans les maisons de travail (workhouses) : le typhus, la dysenterie (« le flux sanglant »), le choléra et la tuberculose.
Pour fuir le tombeau à ciel ouvert, un million et demi d'Irlandais partent, vers la Grande-Bretagne et surtout l'Amérique du Nord ; beaucoup s'entassent dans les cales de navires marchands de fortune à destination de New York, Boston ou Québec. Surnommés les coffin ships (« navires-cercueils »), ces bateaux insalubres sont ravagés par le typhus. En 1847, sur la route du Canada, plus de 5 000 émigrants meurent en mer selon Parcs Canada, et 5 424 sont inhumés à la station de quarantaine de la Grosse-Île. Certains navires perdent jusqu'à un tiers de leurs passagers.

Sur un rivage irlandais, une famille agite la main vers le trois-mâts qui emporte les émigrants ; une femme agenouillée pleure, un enfant montre le navire
gravure de Henry Doyle, 1868, domaine public
Un pays toujours moins peuplé qu'en 1845

Plaque offerte par le Canada à la mémoire des victimes de la Grande Famine, Dublin, 1999
William Murphy, Wikimedia Commons (CC BY-SA 2.0)
La Grande Famine a laissé une cicatrice unique dans l’histoire mondiale.
À la veille de la crise, en 1841, l'Irlande comptait près de 8,2 millions d'âmes (8 175 124). En 1851, le recensement n'en dénombre plus que 6,55 millions : un habitant sur cinq a disparu, mort ou exilé. L’hémorragie ne s’est pas arrêtée avec la fin du mildiou : traumatisée par la misère, privée de terres, la jeunesse irlandaise a continué d'émigrer massivement décennie après décennie.
Aujourd'hui encore, près de deux siècles après la catastrophe, l'île d'Irlande tout entière (République d'Irlande et Irlande du Nord réunies) ne compte qu’environ 7 millions d’habitants. L'Irlande est l'un des très rares pays, souvent cité comme le seul d'Europe, dont la population reste inférieure à son niveau d'avant la famine.
De 8,18 millions en 1841 à 6,55 en 1851, un habitant sur cinq disparu, mort ou exilé. Et l'hémorragie ne s'arrête pas avec le mildiou : la jeunesse émigre des décennies durant
La pomme de terre n'était qu'une plante attaquée par une moisissure : ce qui a fauché un million d'Irlandais et condamné un peuple à l'exil, c'est la rencontre meurtrière d'une monoculture de misère et d'un empire qui préféra la pureté de ses dogmes marchands à la survie de ses sujets

